
L'arrestation d'un avocat vedette à Moscou révèle les rouages de la justice sélective
Alexandre Karabanov, défenseur de hauts profils, écroué pour escroquerie. L'affaire s'inscrit dans une vague de saisies d'actifs en Russie et en Iran.
La chute d'Alexandre Karabanov, l'un des avocats les plus en vue de Moscou, marque un tournant dans la guerre judiciaire que mène le Kremlin contre les intermédiaires du pouvoir. Arrêté le 6 mai après avoir perçu deux millions de roubles sur un pot-de-vin de sept millions promis à un dirigeant d'entreprise impliqué dans une affaire de fournitures au groupe Kalachnikov, il a été placé en détention provisoire. Les enquêteurs lui reprochent d'avoir exploité ses prétendues relations au sein des forces de l'ordre pour monnayer une impunité qu'il ne pouvait garantir. Karabanov, qui avait défendu l'ancien sénateur Oumar Djabraïlov, le colonel milliardaire Dmitri Zakhartchenko ou encore la famille de la chanteuse Janna Friské, incarne une génération d'avocats dont la notoriété s'est construite sur la perméabilité entre la justice et les cercles criminels.
Cette arrestation n'est pas un cas isolé en Russie. Parallèlement, le tribunal Nikoulinski de Moscou a ordonné la saisie des biens de l'ex-premier vice-ministre de la Défense, Rouslan Tsalikov, évalués à plus de sept milliards de roubles. L'action engagée par le Parquet général vise à confisquer terrains et immeubles dans la région de Moscou et en Ossétie du Nord, détenus par des prête-noms. Ce double mouvement – criminalisation des avocats et saisie des avoirs des anciens hauts fonctionnaires – suggère une stratégie plus large du pouvoir visant à reprendre le contrôle des flux financiers issus de la privatisation et des marchés publics.
Au-delà des frontières russes, la République islamique d'Iran poursuit une logique similaire. Le pouvoir judiciaire iranien a annoncé la confiscation des biens de quarante personnes accusées d'actes contre la sécurité nationale, parmi lesquelles figure un appartement d'une valeur de trente-cinq milliards de tomans à Hamedan. Ces fonds doivent servir à la reconstruction de zones endommagées, selon Téhéran. Si les contextes diffèrent – l'Iran cible surtout des opposants et des figures médiatiques comme l'ancien rédacteur en chef de Kayhan – la méthode est la même : utiliser la justice comme instrument de reprise économique et de contrôle politique.
Du point de vue européen, ces affaires ravivent les inquiétudes sur l'indépendance de la justice en Russie. Les observateurs francophones, en Belgique comme au Canada, y voient le signe d'un État qui neutralise ses propres élites tout en renforçant son emprise sur les professions juridiques. La mise en cause d'un avocat aussi connu que Karabanov pourrait dissuader nombre de confrères d'accepter des dossiers sensibles, accélérant ainsi la transformation du barreau en rouage docile du système.
À plus long terme, cette convergence entre Moscou et Téhéran dans l'usage des saisies pénales pourrait inspirer d'autres régimes autoritaires. La frontière entre lutte anticorruption et règlement de comptes politiques s'efface, tandis que les acteurs économiques et juridiques sont sommés de choisir leur camp. La question qui demeure est de savoir si ces démonstrations de force suffiront à restaurer la confiance dans des institutions gangrenées par la corruption ou si elles n'en sont que la prochaine étape.
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