
Pénurie de carburant : l’Europe et les compagnies aériennes face à un choc systémique
Alors que l’UE appelle à se préparer à tous les scénarios, les transporteurs annulent des vols et réduisent les services. La guerre en Iran exacerbe une crise structurelle.
L’Union européenne a officiellement alerté les compagnies aériennes sur la nécessité de se préparer à « tous les scénarios » face à une pénurie de kérosène qui gagne en ampleur. En coulisses, la Commission tient des réunions hebdomadaires avec les États membres, l’Agence internationale de l’énergie et les acteurs du secteur, mais personne n’ose prédire l’issue de cette crise énergétique. L’onde de choc est mondiale : en l’espace de deux semaines, les transporteurs ont supprimé deux millions de sièges de leurs programmes de mai, selon la société d’analyse Cirium. Des dizaines de milliers de vols ont été annulés, et nombre d’appareils ont été remplacés par des modèles plus petits ou plus sobres, dans l’espoir de limiter l’impact d’un approvisionnement devenu aléatoire.
La cause immédiate est la guerre déclenchée fin février en Iran. Depuis le début du conflit, le prix du carburant aéronautique a doublé, dépassant le seuil symbolique de 200 dollars le baril. Les aéroports du Golfe, qui assuraient près d’un tiers des liaisons entre l’Europe et l’Asie, sont fermés ou contournés, plongeant les grandes compagnies de la région – Emirates, Etihad, Qatar Airways – dans une incertitude totale. Pour l’Europe, le choc est d’autant plus rude que le continent souffre d’un déficit structurel : sur une consommation quotidienne d’environ 1,6 million de barils de pétrole, plus de 500 000 barils doivent être importés, et les livraisons en provenance du Moyen-Orient sont désormais entravées. Les perspectives pour l’été, où la demande explose, sont alarmantes.
Aux États-Unis, la tension s’invite dans le quotidien des passagers. Delta Air Lines a annoncé la suppression des services de boissons et de collations sur tous ses vols de moins de 350 miles, soit environ 9 % de son réseau, à partir du 19 mai. La compagnie justifie cette décision par un souci de « cohérence », mais les critiques dénoncent un calcul économique opportuniste, d’autant que son PDG, Ed Bastian, a perçu 27,1 millions de dollars de rémunération en 2024. Le geste ravive le débat sur l’équité des sacrifices demandés aux voyageurs face à des bénéfices records et une prime de 1,3 milliard de dollars distribuée aux employés. D’autres transporteurs pourraient suivre, alors que les craintes d’une flambée des prix des billets se confirment.
Au-delà des mesures d’urgence – réduction de capacité, optimisation des appareils, hausse tarifaire –, c’est la résilience même du transport aérien qui est interrogée. La guerre en Iran a révélé la fragilité d’un système dépendant de routes maritimes et de raffineries situées dans des zones de tension. Pour l’Europe, la diversification des approvisionnements et le développement de carburants alternatifs deviennent impératifs. En Afrique francophone, où le transport aérien est souvent le seul lien avec le monde, la hausse des coûts pèse déjà sur les économies locales. De Bruxelles à Montréal, les régulateurs suivent de près l’évolution des marchés, conscients que la crise actuelle pourrait redessiner la carte des liaisons mondiales pour les années à venir.
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