
Guerre d’Ukraine : Pyongyang célèbre ses soldats sacrifiés et officialise la politique du suicide
C’est dans un faste martial soigneusement orchestré que la Corée du Nord a inauguré, le 26 avril à Pyongyang, un mémorial dédié à ses soldats tombés lors de l’offensive russe en Ukraine. En présence de Kim Jong-un, du ministre russe de la Défense Andreï Belooussov et du président de la Douma Viatcheslav Volodine, le nouveau complexe muséal exalte les « exploits héroïques » d’une armée projetée loin de ses frontières. L’événement, hautement symbolique, marque une étape inédite dans la mise en scène du rapprochement entre les deux régimes, tout en levant un coin de voile sur une doctrine de champ de bataille extrême. Pour la première fois, le dirigeant nord-coréen a publiquement salué les soldats qui « ont choisi sans hésitation l’autodestruction, l’attaque suicide », confirmant ainsi les récits glaçants qui circulaient depuis des mois dans les capitales asiatiques et occidentales.
Le déploiement de troupes nord-coréennes aux côtés des forces russes, d’abord révélé par les services de renseignement de Séoul à l’automne 2024, n’a cessé de prendre de l’ampleur. Environ quatorze à quinze mille hommes, issus d’unités d’élite, auraient été acheminés vers la région frontalière de Koursk, autour de la ville de Soudja que les forces ukrainiennes venaient de conquérir lors d’une contre-offensive éclair. L’état-major sud-coréen estime aujourd’hui que plus de six mille d’entre eux ont été tués ou gravement blessés, un bilan que ni Pyongyang ni Moscou n’ont officiellement admis. Ces chiffres, conjugués aux témoignages de transfuges et aux interceptions de communications, dépeignent une réalité brutale : les combattants nord-coréens reçoivent l’ordre de dégoupiller leurs grenades plutôt que de risquer la capture, une pratique que Kim Jong-un érige désormais en vertu suprême.
Pour les diplomaties d’Asie de l’Est, de Tokyo à Séoul, ce mémorial est bien plus qu’une célébration de la fraternité d’armes. Il incarne la consolidation d’un axe Pyongyang-Moscou qui inquiète par ses possibles transferts de technologies balistiques ou nucléaires en échange de chair à canon. Les analystes sud-coréens redoutent le retour de vétérans aguerris au combat moderne, exposés à des systèmes d’armes inédits sur la péninsule. Du côté de Moscou, l’affichage de cette lune de miel militaire sert à la fois la légitimation interne et la pression sur les alliés occidentaux de l’Ukraine : la Russie démontre qu’elle dispose de réserves de soldats idéologiquement endoctrinés, quasiment inépuisables et que la guerre peut s’internationaliser bien au-delà des blocs traditionnels.
Du point de vue européen, et en particulier dans les chancelleries francophones de Paris, Bruxelles ou Ottawa, cette cérémonie de Pyongyang accentue la dimension globale du conflit. L’engagement direct d’un autre État, fût-il paria, rappelle que le front ukrainien est devenu un théâtre d’affrontement pour des logiques d’influence qui dépassent le seul Donbass. Les experts en propagande soulignent par ailleurs la charge émotionnelle et paternaliste de l’événement : Kim Jong-un s’y met en scène en « père de la nation » consolant les proches des « martyrs », renforçant ainsi un culte de la loyauté absolue qui dissuade toute velléité de défection ou de reddition.
L’inauguration, programmée pour coïncider avec l’anniversaire de la reprise de la région de Koursk par les coalisés, ancre cette intervention dans la mythologie officielle du régime. Elle préfigure sans doute une nouvelle phase de l’alliance : la normalisation d’un engagement de longue durée de soldats nord-coréens sur un théâtre extérieur. Alors que les troupes de Pyongyang ont été retirées du front au début de 2025 pour être remplacées après de lourdes pertes, rien n’exclut une rotation future ou une formation accrue. Plus qu’un simple monument aux morts, le mémorial de Pyongyang grave dans le marbre une politique sacrificielle qui, en niant toute possibilité de capture, efface aussi les témoins gênants d’une guerre livrée par procuration. L’Occident, qui avait longtemps traité la participation nord-coréenne comme une rumeur impossible, se trouve désormais confronté à une alliance scellée dans le sang et assumée jusqu’au martyre.
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