
Jean Ziegler, le guérillero de la sociologie et pourfendeur du capitalisme, s’éteint à 92 ans
La nouvelle a frappé la Suisse et au-delà : Jean Ziegler, sociologue, homme politique et pourfendeur infatigable du capitalisme, est mort à l’âge de 92 ans des suites de la maladie de Parkinson. Figure aussi clivante qu’incontournable, il laisse derrière lui une œuvre et un héritage politique qui dépassent largement les frontières helvétiques. De Genève à Thoune, en passant par les tribunes de l’ONU, son nom reste synonyme d’une critique radicale de l’ordre économique mondial, portée avec une élégance et une verve qui forçaient l’admiration, même chez ses adversaires.
Né en 1934 à Thoune, dans un canton conservateur, Ziegler a très tôt embrassé la cause des opprimés. Élu au Conseil national sous la bannière du Parti socialiste de 1967 à 1983, puis de 1987 à 1999, il a marqué la gauche suisse par son intransigeance. Mais c’est sur la scène internationale qu’il a acquis une notoriété mondiale, notamment en tant que rapporteur spécial de l’ONU pour le droit à l’alimentation de 2000 à 2008. Dans ce rôle, il a dénoncé sans relâche les mécanismes de la faim dans le monde, qu’il attribuait aux spéculations financières et aux politiques des grandes puissances. Son style, mêlant rigueur académique et provocation assumée, lui a valu autant de soutiens que de critiques.
En Europe, sa mort suscite des réactions contrastées. En Suisse alémanique, certains médias rappellent son « faible pour les autocrates » et son rapport parfois distendu à la vérité, tandis que d’autres saluent un homme qui, malgré ses outrances, a eu raison sur l’essentiel : la dénonciation des inégalités et de la prédation capitaliste. En France et dans l’espace francophone, où ses livres – notamment *La faim dans le monde expliquée à mon enfant* – ont rencontré un large public, on retient surtout son talent de pédagogue et sa capacité à transmettre une pensée complexe avec une clarté lumineuse. En Afrique, où il s’est rendu à de nombreuses reprises, son combat contre la dette et l’exploitation des ressources naturelles lui a valu une reconnaissance particulière.
Au-delà des hommages, la disparition de Jean Ziegler pose la question de la relève dans une gauche intellectuelle en quête de figures aussi charismatiques. Alors que les inégalités mondiales persistent et que les crises alimentaires se multiplient, son héritage demeure d’une brûlante actualité. Mais son départ laisse un vide : celui d’un homme qui, en costume trois-pièces et foulard de soie, n’a jamais cessé de proclamer que « un autre monde est possible » – et qui, par sa vie même, a incarné cette conviction jusqu’au bout.
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