
L’exil des Bnei Menashe : une tribu perdue regagne la Terre promise depuis les collines de Manipur
Plus de deux cent cinquante membres de la communauté Bnei Menashe ont atterri jeudi soir à l’aéroport Ben Gourion de Tel-Aviv, accueillis par des chants de paix et des drapeaux bleu et blanc. Ce premier convoi, baptisé « Opération Ailes de l’Aube », marque le début d’un vaste mouvement de migration vers Israël décidé en novembre dernier par le gouvernement de Benjamin Netanyahou. Ces Indiens originaires de l’État du Manipur, dans le nord-est du pays, se présentent comme les descendants de Manassé, l’une des douze tribus d’Israël déportées après l’invasion assyrienne au VIIIe siècle avant notre ère. Pour eux, ce voyage long de quelque quatre mille kilomètres signifie le retour vers une patrie ancestrale, mais aussi l’abandon d’une région meurtrie par des violences interethniques persistantes.
Du côté indien, cette émigration suscite des sentiments ambivalents. Si New Delhi entretient des relations stratégiques solides avec l’État hébreu, la sortie de plusieurs milliers de citoyens — environ cinq mille personnes doivent encore être transférées — intervient dans un climat de tensions croissantes au Manipur, où les affrontements entre communautés kuki et meitei ont fait des centaines de morts depuis 2023. Pour les autorités locales, le départ des Bnei Menashe, qui sont majoritairement chrétiens convertis au judaïsme, allège une pression démographique et politique dans une zone déjà explosive. En Israël, en revanche, cet afflux est perçu comme un accomplissement prophétique et un renforcement démographique dans un pays en quête de main-d’œuvre et de légitimité biblique.
Dans les milieux intellectuels européens, notamment francophones, cette opération soulève des questions plus larges sur le poids des récits religieux dans les politiques migratoires contemporaines. Des observateurs belges et canadiens rappellent que la notion de « tribu perdue » a souvent servi à instrumentaliser l’identité juive pour justifier des déplacements de populations, tout en laissant dans l’ombre le sort des Palestiniens. En Afrique, certaines communautés, comme les Beta Israel d’Éthiopie déjà intégrés en Israël, suivent avec intérêt ce précédent : pourrait-il ouvrir la voie à d’autres reconnaissances de descendants de tribus perdues, du Nigeria au Zimbabwe ?
L’avenir des Bnei Menashe en Israël reste incertain. Bien que l’État hébreu leur accorde la citoyenneté après une conversion stricte au judaïsme orthodoxe, leur intégration dans une société déjà polarisée entre religieux et laïcs, juifs et Arabes, ne sera pas sans heurts. Symboliquement, leur arrivée renforce le discours sioniste sur le rassemblement des exilés, mais elle rappelle aussi que les frontières de l’identité juive sont moins ethniques que théologiques. Alors que le conflit israélo-palestinien s’envenime, cette opération pourrait bien être, pour les dirigeants israéliens, un moyen de détourner l’attention des crises immédiates en nourrissant un récit national à la fois ancien et toujours renouvelé.
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