
Le biopic «Michael» ou l'art de l'effacement triomphant
Le raz-de-marée commercial était annoncé, mais son ampleur donne le vertige. Avec près de 100 millions de dollars de recettes lors de son premier week-end nord-américain, le biopic Michael, réalisé par Antoine Fuqua et produit par les héritiers du chanteur, écrase la concurrence et pulvérise les records. Ce succès planétaire, qui déborde largement les frontières des États-Unis, du Mexique à l’Inde, survient pourtant dans un climat lourd de révélations judiciaires. Une nouvelle plainte, déposée en février devant un tribunal fédéral de Los Angeles par quatre frères et sœur de la famille Cascio, accuse la star disparue d’abus sexuels prolongés durant leur enfance et dénonce une stratégie de dissimulation orchestrée par l’entourage juridique et les exécuteurs testamentaires de la succession. Le contraste entre la ferveur des salles obscures et la gravité des témoignages dessine le cœur du malaise contemporain.
Car le long-métrage, qui retrace le parcours du «roi de la pop» depuis l’enfance à Gary, dans l’Indiana, jusqu’à la tournée Bad en 1988, s’arrête précisément avant l’émergence des premières accusations publiques. Ce choix temporel n’est pas fortuit. Selon des recoupements de la presse anglophone et russe, le scénario initial envisageait d’aborder ces zones d’ombre, mais l’intervention déterminante de la famille Jackson et de ses avocats a contraint la production à des retournages significatifs. Le résultat, observent des critiques nord-américains, se lit comme un «infopublicité» familial lénifiant, une hagiographie qui célèbre le génie musical en gommant toute aspérité. Au Canada francophone comme en Belgique, cette édulcoration interroge : peut-on dissocier l’œuvre de l’homme sans participer à une forme d’amnésie culturelle organisée par un héritage aux moyens colossaux ?
La perspective européenne, et singulièrement italienne, radicalise le propos. Le documentariste Dan Reed, auteur de Leaving Neverland, a qualifié le biopic de «falsification historique» et n’a pas hésité à comparer Michael Jackson à Jeffrey Epstein, fustigeant un public qui préfère «oublier les enfants abusés pour profiter de la musique». En Russie, le critique Anton Doline décrit un film «mièvre» transformé en «vie de saint», tandis qu’en Amérique latine, des journaux mexicains soulignent l’ironie d’une célébration qui efface méthodiquement la dimension la plus troublante de l’icône. Partout, la même fracture : d’un côté, un box-office qui agit comme un plébiscite populaire ; de l’autre, un front médiatique et intellectuel qui y voit le symptôme d’une époque encline à sacrifier la vérité sur l’autel du divertissement patrimonial.
L’avenir proche s’écrit déjà en lettres capitales. Le carton final du film, «His Story Continues», annonce sans ambiguïté une seconde partie, que le studio espère concrétiser après un démarrage qui dépasse les recettes combinées des biopics de Queen et de Bob Dylan. Or, cette suite devra inévitablement naviguer dans les eaux périlleuses des années 1990 et des procès très médiatisés. La question n’est plus seulement esthétique ou mémorielle ; elle devient politique et judiciaire. À mesure que les poursuites engagées par les Cascio progressent devant la justice californienne, la saga Jackson confronte l’industrie culturelle mondiale à un dilemme insoluble : comment raconter une légende sans piétiner la parole des victimes présumées, surtout lorsque la légende elle-même finance le récit ? L’énigme, laissée en suspens, continuera de hanter bien après la dernière note de musique.
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