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vendredi 8 mai 2026

Mémoire, blessure et renaissance : la scène artistique ausculte les douleurs du monde

De Tanger à Valence, de Malmö à Madrid, cinq œuvres récentes explorent la transmission des souffrances intimes et collectives par le cinéma, l’opéra et la musique symphonique.

C’est par le geste le plus fragile que la mémoire se grave le plus profondément. Dans *Yo no moriré de amor*, premier long-métrage de Marta Matute, l’adolescence d’une fille de banlieue madrilène devient le terrain d’une archéologie du chagrin ordinaire, là où la disparition de la mère n’est pas un drame soudain mais une lente érosion du quotidien. La caméra s’attache aux détails — un carrelage de cuisine, une conversation sur le musée du Prado — comme autant de reliques d’un monde qui s’efface sans fracas. La récompense obtenue au Festival de Malaga et les pronostics pour le Goya du meilleur premier film confirment que cette approche sensible, loin des effets spectaculaires, émeut par sa vérité discrète.

À l’opposé de cette intimité filmée, l’opéra *Salomé* de Richard Strauss, mis en scène par Damiano Michieletto au Palau de les Arts de Valence, traite la même matière traumatique par l’excès et la symbolique. La soprano lituanienne Vita Miknevičiūtė n’incarne plus la danseuse voluptueuse des clichés, mais une survivante qui a transformé sa blessure en autorité. La production, venue de La Scala, ne se contente pas de raconter le mythe biblique : elle en fait l’autopsie d’une cellule familiale dysfonctionnelle, où le désir et la beauté deviennent des armes. Cette radicalité interprétative résonne avec les questionnements psychanalytiques contemporains sur la transmission intergénérationnelle de la violence.

De l’autre côté de la Méditerranée, la cinéaste marocaine Maryam Touzani aborde la vieillesse et l’exil intérieur dans *Rue Málaga*. Son héroïne, interprétée par l’espagnole Carmen Maura, vit depuis sa naissance dans le quartier espagnol de Tanger. Lorsque sa fille madrilène décide de vendre l’appartement familial pour éponger les dettes de son divorce, c’est tout un monde qui s’effondre. Le film, salué par le Prix du public à la Mostra de Venise, refuse la nostalgie facile : il montre la résistance d’une femme âgée qui refuse d’être réduite à sa dépendance. La performance de Carmen Maura, muse d’Almodóvar, donne à ce récit une ampleur qui dépasse le simple drame domestique pour interroger les liens mouvants entre héritage matériel et identité.

Sur la scène symphonique, les mêmes préoccupations se déploient dans des langages radicalement différents. La deuxième symphonie de Benjamin Staern, *Through Purgatory to Paradise* (2019-2021), donnée par l’Orchestre symphonique de Malmö sous la direction de Martyn Brabbins, brasse un chaos de confettis noirs — métaphore d’une purification par la douleur. Le compositeur suédois assume une narration explicite, à rebours du discours des programmateurs qui jugent le « storytelling » démodé. Pourtant, l’accueil du public en Suède prouve que la demande d’un récit émotionnel fort demeure vive dans le monde classique.

À l’inverse, l’enregistrement des œuvres de William Walton par l’Orchestre symphonique de Birmingham dirigé par Kazuki Yamada, critiqué par *Le Devoir* comme « constipé » et « timoré », révèle les limites d’une exécution trop sage. Le souvenir de la version de George Szell en 1962, disponible sur les plateformes, rappelle que l’interprétation musicale est aussi affaire de mémoire : chaque note porte l’héritage de celles qui l’ont précédée. Cette leçon vaut pour toutes les disciplines : qu’il s’agisse de danser sur sa propre tombe ou de filmer la perte d’un foyer, l’art contemporain ne cesse de creuser la même question — comment faire de la douleur un acte de transmission plutôt qu’une répétition du silence.

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vendredi 8 mai 2026

Mémoire, blessure et renaissance : la scène artistique ausculte les douleurs du monde

De Tanger à Valence, de Malmö à Madrid, cinq œuvres récentes explorent la transmission des souffrances intimes et collectives par le cinéma, l’opéra et la musique symphonique.

C’est par le geste le plus fragile que la mémoire se grave le plus profondément. Dans *Yo no moriré de amor*, premier long-métrage de Marta Matute, l’adolescence d’une fille de banlieue madrilène devient le terrain d’une archéologie du chagrin ordinaire, là où la disparition de la mère n’est pas un drame soudain mais une lente érosion du quotidien. La caméra s’attache aux détails — un carrelage de cuisine, une conversation sur le musée du Prado — comme autant de reliques d’un monde qui s’efface sans fracas. La récompense obtenue au Festival de Malaga et les pronostics pour le Goya du meilleur premier film confirment que cette approche sensible, loin des effets spectaculaires, émeut par sa vérité discrète.

À l’opposé de cette intimité filmée, l’opéra *Salomé* de Richard Strauss, mis en scène par Damiano Michieletto au Palau de les Arts de Valence, traite la même matière traumatique par l’excès et la symbolique. La soprano lituanienne Vita Miknevičiūtė n’incarne plus la danseuse voluptueuse des clichés, mais une survivante qui a transformé sa blessure en autorité. La production, venue de La Scala, ne se contente pas de raconter le mythe biblique : elle en fait l’autopsie d’une cellule familiale dysfonctionnelle, où le désir et la beauté deviennent des armes. Cette radicalité interprétative résonne avec les questionnements psychanalytiques contemporains sur la transmission intergénérationnelle de la violence.

De l’autre côté de la Méditerranée, la cinéaste marocaine Maryam Touzani aborde la vieillesse et l’exil intérieur dans *Rue Málaga*. Son héroïne, interprétée par l’espagnole Carmen Maura, vit depuis sa naissance dans le quartier espagnol de Tanger. Lorsque sa fille madrilène décide de vendre l’appartement familial pour éponger les dettes de son divorce, c’est tout un monde qui s’effondre. Le film, salué par le Prix du public à la Mostra de Venise, refuse la nostalgie facile : il montre la résistance d’une femme âgée qui refuse d’être réduite à sa dépendance. La performance de Carmen Maura, muse d’Almodóvar, donne à ce récit une ampleur qui dépasse le simple drame domestique pour interroger les liens mouvants entre héritage matériel et identité.

Sur la scène symphonique, les mêmes préoccupations se déploient dans des langages radicalement différents. La deuxième symphonie de Benjamin Staern, *Through Purgatory to Paradise* (2019-2021), donnée par l’Orchestre symphonique de Malmö sous la direction de Martyn Brabbins, brasse un chaos de confettis noirs — métaphore d’une purification par la douleur. Le compositeur suédois assume une narration explicite, à rebours du discours des programmateurs qui jugent le « storytelling » démodé. Pourtant, l’accueil du public en Suède prouve que la demande d’un récit émotionnel fort demeure vive dans le monde classique.

À l’inverse, l’enregistrement des œuvres de William Walton par l’Orchestre symphonique de Birmingham dirigé par Kazuki Yamada, critiqué par *Le Devoir* comme « constipé » et « timoré », révèle les limites d’une exécution trop sage. Le souvenir de la version de George Szell en 1962, disponible sur les plateformes, rappelle que l’interprétation musicale est aussi affaire de mémoire : chaque note porte l’héritage de celles qui l’ont précédée. Cette leçon vaut pour toutes les disciplines : qu’il s’agisse de danser sur sa propre tombe ou de filmer la perte d’un foyer, l’art contemporain ne cesse de creuser la même question — comment faire de la douleur un acte de transmission plutôt qu’une répétition du silence.

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