
Moscou saisit le géant agroalimentaire Rousagro, nouveau signal d’un État prédateur
La justice russe a confisqué le contrôle du premier groupe agroalimentaire du pays à son fondateur Vadim Mochkovitch, poursuivi pour fraude. Une opération qui inquiète au-delà des frontières.
Le 5 mai, le tribunal Khamovnitcheski de Moscou a ordonné le transfert à l’État de 65 % des actions de Rousagro, le premier groupe agroalimentaire russe, ainsi que de plus de 10 milliards de roubles en liquide et sur comptes. Cette décision, prise dans le cadre de poursuites pour fraude et corruption contre son fondateur, l’ancien sénateur Vadim Mochkovitch, arrêté en mars, marque une escalade dans la mainmise du Kremlin sur les grands groupes privés. Ni la villa de Rubliovka ni l’appartement moscovite de l’homme d’affaires n’ont été saisis, mais la logique patrimoniale du jugement est claire : l’État reprend le contrôle d’un fleuron stratégique, producteur de sucre, d’huile et de viande, dans un contexte de tension maximale sur les marchés agricoles mondiaux.
En Europe, cette affaire est lue comme un avertissement pour les investisseurs étrangers encore présents en Russie. Les milieux d’affaires français, belges et suisses, qui avaient massivement quitté le pays après l’invasion de l’Ukraine, y voient la confirmation que la sécurité juridique est désormais nulle. En Afrique francophone, où les importations de blé et d’engrais russes sont cruciales, l’onde de choc est économique : Moscou renforce son contrôle sur une filière clé pour ses exportations, tandis que des producteurs locaux, au Sénégal ou en Côte d’Ivoire, craignent une volatilité accrue des prix. Au Canada, la diaspora russe et les analystes de l’Université d’Ottawa soulignent que cette confiscation s’inscrit dans une série de nationalisations déguisées, après celles de Ioukos ou de plusieurs entreprises énergétiques, et qu’elle fragilise le faible espace encore laissé à l’initiative privée.
Les réactions à Moscou même sont contrastées. Si les médias officiels présentent l’opération comme une simple « mise en conformité » avec la loi antiterroriste, des voix indépendantes, relayées par les correspondants de Radio Svoboda, rappellent que Mochkovitch n’est pas un opposant politique mais un proche du pouvoir, ancien sénateur de la région de Belgorod. Son arrestation et la saisie de ses actifs envoient un signal fort à toute l’élite économique : personne n’est à l’abri d’une expropriation pour motif politique ou fiscal. Dans les couloirs de la Bourse de Moscou, pourtant, les titres Rousagro ont gagné 3,7 % le jour même du jugement, signe que les opérateurs parient sur une normalisation sous pavillon étatique.
À plus long terme, la question centrale est celle de la gouvernance de Rousagro. Confié à une structure publique, le groupe risque de perdre en efficacité et de devenir un instrument de diplomatie alimentaire. En Europe, des responsables de la Commission redoutent que ce précédent n’encourage d’autres saisies, notamment dans le secteur énergétique. En Afrique de l’Ouest, des négociants en grains s’interrogent sur la fiabilité des contrats signés avec une entreprise désormais sous contrôle direct du Kremlin. Le cas Mochkovitch, banal dans sa forme, devient par son ampleur un révélateur de la dérive autoritaire et prédatrice de l’État russe, dont les conséquences se feront sentir bien au-delà des frontières de la Fédération.
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