
Vandalisme mémoriel en Sibérie : le passé stalinien effacé sous les yeux de l'Europe
À Novossibirsk, une plaque commémorative a été arrachée du socle destiné à recevoir un monument aux victimes de la terreur d’État. L’inscription, qui évoquait les « morts aux sépultures inconnues », a disparu le 23 avril, vraisemblablement en lien avec la récente dissolution de l’association Memorial, déclarée « organisation extrémiste » par les autorités russes. Quelques jours plus tôt, le 19 avril, c’est à Tomsk que les bulldozers municipaux avaient rasé plusieurs stèles et la « Pierre du chagrin » dans le square de la Mémoire, sous un prétexte technique — un risque d’effondrement de garage — que les témoins jugent absurde. Ce double effacement mémoriel, concentré en Sibérie occidentale, frappe par sa simultanéité et son symbole : le bloc de pierre profané à Novossibirsk provenait de l’un des camps les plus durs du Goulag, le SibLAG d’Iskitim, où les détenus travaillaient sans protection sur des industries toxiques.
Les gestes ne sont pas passés inaperçus hors des frontières russes. Les ambassades des trois pays baltes et de la Pologne ont publié une déclaration commune, exprimant leur « indignation » et exigeant la restauration des lieux de mémoire. Pour les chancelleries de Vilnius, Riga, Tallinn et Varsovie, « effacer la mémoire des victimes des répressions staliniennes ne sert pas la mémoire des victimes du nazisme ». Leur protestation conjointe, rarissime dans le contexte actuel de rupture diplomatique, rappelle que l’héritage du totalitarisme soviétique reste une blessure vive en Europe centrale et orientale, où les récits historiques sont constamment instrumentalisés.
En Russie même, la portée de ces destructions est ambiguë. Si des voix locales — comme celle de l’ex-députée Svetlana Kaverzina — dénoncent l’impunité des auteurs malgré la présence de caméras, le silence général des institutions officielles contraste avec la rapidité des opérations à Tomsk. La criminalisation de Memorial, qui avait installé ces marqueurs mémoriels, offre un prétexte commode aux autorités régionales désireuses de se conformer à la ligne du Kremlin, pour qui le stalinisme est de moins en moins un crime à commémorer et de plus en plus un argument de puissance. Dans les milieux intellectuels belges et canadiens francophones, où la mémoire du Goulag reste vivante via les archives des descendants d’exilés, ce double effacement suscite l’inquiétude : il annonce peut-être une politique plus systématique d’unification du récit national, où les victimes du passé soviétique n’auront plus droit à une pierre, même anonyme.
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