
25 avril en Italie : violences et silences autour d’une mémoire éclatée
Deux coups de feu tirés au pistolet à air comprimé contre un couple arborant le foulard de l’Association nationale des partisans italiens (ANPI), aux abords du Parc Schuster de Rome : c’est par cet acte ciblé que la célébration du 25 avril, jour de la Libération de l’Italie du fascisme et de l’occupation nazie, aura basculé dans la confusion et l’effroi. L’agresseur, coiffé d’un casque intégral et vêtu d’un blouson militaire, a pris la fuite à scooter sous le regard des caméras, tandis que les enquêteurs antiterroristes tentaient d’identifier sa plaque d’immatriculation. Pourtant, la présidente du Conseil Giorgia Meloni, prompte à condamner sur les réseaux sociaux l’éjection de la Brigata ebraica du cortège milanais ou les insultes contre des parlementaires brandissant un drapeau ukrainien, a gardé un silence assourdissant sur cette agression romaine. Ce mutisme sélectif, relevé unanimement par la presse de la péninsule comme par la Süddeutsche Zeitung, illustre la manière dont le gouvernement s’emploie à instrumentaliser les fractures mémorielles du pays.
La scène milanaise a en effet cristallisé toutes les tensions. Un groupe arborant des bannières de la Brigade juive, mais aussi des drapeaux israélien et américain et, selon les témoins, une photo de Donald Trump, s’est trouvé encerclé, insulté – « vous avez de la chance de ne pas être des savonnettes » – et finalement contraint de quitter le défilé sous escorte policière. La communauté juive de Milan, par la voix de son président Walker Meghnagi, a dénoncé un « coup d’État » orchestré par une ANPI qui aurait voulu exclure les Juifs du cortège, tandis que le président national Gianfranco Pagliarulo répliquait en menaçant de porter l’affaire devant les tribunaux. Au même moment, à Bologne, un militant octogénaire d’Italia Viva était refoulé parce qu’il tenait une bannière aux couleurs de l’Ukraine, et des croix gammées étaient dessinées sur les portes des sections ANPI de Portici, près de Naples, et de Novalesa, dans le Piémont, où une plaque partisane a par ailleurs été incendiée à Turin.
Lu depuis l’Europe du Nord, ces épisodes peinent à masquer un antisémitisme résurgent doublé d’une banalisation des signes néofascistes, dans un pays où la fête nationale aurait dû sceller un pacte mémoriel unitaire. Le quotidien israélien The Times of Israel a relayé le récit d’un manifestant juif menacé de « finir en savon », rappelant que la Brigata ebraica fut une unité de l’armée britannique engagée contre le nazisme. Pourtant, un autre cordon juif, celui du Laboratorio Ebraico Antirazzista, a été accueilli par des applaudissements, preuve que l’identité des blocs en présence importait plus que l’appartenance religieuse. Cette ambivalence éclaire le désarroi d’un héritier direct de la mémoire, Luciano Belli Paci, fils de la sénatrice à vie Liliana Segre, lui-même dirigeant provincial de l’ANPI : évoquant « une action squadriste », il annonce hésiter à renouveler sa carte, dénonçant la dérive d’une association qui se voulait plurielle.
La stratégie de Giorgia Meloni apparaît dès lors avec netteté : en alimentant la querelle autour des drapeaux et en fustigeant les intolérances de la gauche radicale sans jamais nommer la violence d’extrême droite, la présidente du Conseil tente de diviser l’opposition tout en éludant les difficultés budgétaires qui l’attendent. Pendant ce temps, l’ANPI de Rome affirme que, « comme les partisans qui ne se laissèrent pas intimider », elle poursuivra le combat pour la Constitution. Mais ce 25 avril entaché de décharges sur des antifascistes et de réminiscences de la Solution finale interroge un pays où la Libération n’est plus une fête partagée, mais un champ de bataille symbolique dont les vaincus d’hier cherchent à réécrire le sens. La question, à l’heure où les derniers témoins disparaissent, est de savoir si la République saura encore opposer à ces assauts une mémoire démocratique capable d’embrasser toutes ses composantes.
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