
Au procès d'OpenAI, Elon Musk défend une charité trahie sous l'œil sceptique de la justice californienne
La juge Yvonne Gonzalez Rogers a posé une limite claire, jeudi, dans le prétoire d'Oakland : il ne serait plus question d'apocalypse robotique ni d'extinction de l'humanité. Elon Musk, qui comparaissait pour la troisième journée consécutive dans le procès civil qu'il a intenté contre OpenAI et son directeur général Sam Altman, s'est vu rappeler que le tribunal n'était pas une tribune pour ses angoisses de science-fiction. L'homme le plus riche du monde, visiblement irrité par les interruptions répétées de l'avocat de la défense, a néanmoins maintenu le cap de son argumentation : selon lui, la start-up qu'il a cofondée en 2015 a trahi sa mission philanthropique originelle en devenant une machine lucrative liée à Microsoft — ce qu'il résume d'une formule lapidaire, « on ne vole pas la charité ». Cette passe d'armes judiciaire, suivie de près par la presse économique nord-américaine comme par les grands quotidiens européens, met en jeu bien davantage que les trente-huit millions de dollars de dons que Musk réclame : elle interroge la possibilité même pour une organisation à but non lucratif de se métamorphoser en entreprise commerciale sans perdre son âme.
Les observateurs russes et moyen-orientaux ont surtout retenu de ces audiences la confrontation entre deux titans de la tech, anciens alliés devenus rivaux. De fait, le parcours des deux hommes depuis 2015 nourrit le drame. À l'époque, Musk, déjà absorbé par les déboires de production de la Tesla Model 3 à Fremont, dormait sur le sol de son usine et délaissait les réunions du conseil d'OpenAI — un regret qu'il a exprimé devant la cour. Sam Altman, lui, a piloté la transformation de l'organisation, attirant des milliards de dollars d'investissement de Microsoft et propulsant ChatGPT au rang de phénomène planétaire, avec un chiffre d'affaires mensuel qui atteindrait aujourd'hui deux milliards de dollars. Pour la défense, le procès n'est rien d'autre qu'une manœuvre de Musk visant à affaiblir un concurrent, lui qui a depuis lancé sa propre entreprise d'intelligence artificielle, xAI, et invoque désormais la sécurité de l'IA comme bouclier moral.
Les analyses publiées en Europe, notamment dans la presse suisse alémanique et espagnole, éclairent une dimension structurelle du litige. Si Musk obtenait gain de cause, OpenAI pourrait voir son introduction en Bourse compromise, un scénario qui fragiliserait tout l'écosystème des start-up technologiques issues du sérail philanthropique. La question dépasse d'ailleurs la Silicon Valley : des capital-risqueurs aux fondations européennes, le procès d'Oakland est perçu comme un test de la crédibilité des structures hybrides, ces entités qui empruntent à la fois au monde désintéressé des fondations et à l'impératif de rentabilité des marchés financiers.
Au Canada francophone et en Belgique, où les débats sur l'encadrement de l'intelligence artificielle sont particulièrement vifs, l'affaire résonne avec les inquiétudes concernant la concentration du pouvoir technologique. Le Devoir soulignait ainsi l'agacement mal dissimulé de Musk face aux questions de la partie adverse, un comportement qui, pour les commentateurs québécois, illustre la difficulté croissante des milliardaires de la tech à rendre des comptes dans un cadre démocratique. L'audition de Jared Birchall, gestionnaire de fortune de Musk et ancien banquier de Morgan Stanley, est venue rappeler l'opacité qui entoure les donations charitables des grandes fortunes américaines, un sujet qui trouve un écho particulier dans les démocraties sociales européennes, où la philanthropie privée ne saurait se substituer à la puissance publique sans un contrôle rigoureux.
La suite du procès, qui reprend la semaine prochaine avec de nouveaux témoins, pourrait redessiner les contours juridiques de la gouvernance de l'IA. Si la juge Gonzalez Rogers a écarté les spéculations sur une fin du monde orchestrée par les machines, elle devra trancher une question tout aussi vertigineuse : une promesse de bien commun peut-elle survivre à l'appétit des marchés ? De San Francisco à Bruxelles, la réponse sera lue comme un signal — soit un rempart contre la marchandisation des missions d'intérêt général, soit un blanc-seing pour une nouvelle génération d'entreprises à but lucratif déguisées en philanthropes.
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