
Berlin veut la plus grande armée d’Europe, Moscou agite le spectre du gaz et de la guerre
La nouvelle stratégie militaire allemande, dévoilée le 22 avril par le ministre de la Défense Boris Pistorius, provoque à Moscou une réaction aussi tranchée qu’attendue. En qualifiant la Russie de « menace principale » et en fixant l’objectif de faire de la Bundeswehr la première armée régulière du continent – avec 460 000 soldats, réservistes compris, d’ici 2039 –, Berlin ravive des souvenirs historiques que le Kremlin ne se prive pas d’exploiter. Dmitri Peskov, porte-parole du président russe, a ironisé sur le « froid dans le dos » qui saisirait les Européens à la lecture de ce document, tout en rappelant que l’Allemagne « a déjà entraîné le continent dans des abîmes par le passé ». Ces propos s’inscrivent dans une rhétorique plus large : selon Moscou, l’Europe est en train de tracer une nouvelle ligne de fracture, et la Russie se doit d’y répondre par la force et la détermination, notamment en atteignant ses objectifs en Ukraine. Les capitales européennes, elles, voient dans ce réarmement allemand une réponse nécessaire à l’agression russe, mais certains alliés – de Varsovie à Paris – redoutent que Berlin n’en fasse trop ou n’en fasse pas assez, selon les sensibilités. Le débat nucléaire franco-polonais, évoqué par Peskov en mars, illustre ces tensions : la perspective d’une dissuasion partagée suscite des inquiétudes jusque dans les chancelleries francophones, où l’on craint une escalade incontrôlée.
Parallèlement à ces menaces militaires, le Kremlin agite un autre levier : l’énergie. Peskov a confirmé qu’une des branches du gazoduc Nord Stream – vraisemblablement la dernière ligne intacte de Nord Stream 2 – est techniquement prête à livrer du gaz vers l’Europe. Mais il a aussitôt ajouté que, compte tenu des sanctions européennes et des interdictions politiques, « nous ne voyons pas de perspectives » de redémarrage. Rappelons que les explosions de septembre 2022 ont rendu inopérants trois des quatre tuyaux, et que Berlin, dès novembre de la même année, a bloqué l’entrée en service de la ligne rescapée. Du côté de Bruxelles et des capitales d’Europe de l’Ouest, l’idée d’un retour au gaz russe est devenue taboue, même si certains pays – notamment en Europe centrale – prônent une approche plus pragmatique face à la flambée des prix. Les observateurs soulignent que cette offre russe, purement rhétorique, vise moins à rouvrir les vannes qu’à semer le doute parmi les opinions publiques européennes, lassees du coût de la transition énergétique.
À l’avenir, l’Europe se trouve donc prise entre deux feux : la militarisation croissante de l’Allemagne, perçue par Moscou comme une provocation, et la tentation du gaz russe, que le Kremlin brandit comme un miroir aux alouettes. Les pays francophones, de la Belgique au Canada, suivent cette évolution avec une attention particulière, rappelant que la stabilité du continent ne saurait se bâtir sur un réarmement unilatéral ni sur une dépendance énergétique reconduite. Le pari stratégique de Berlin, aussi nécessaire soit-il aux yeux des alliés, risque de creuser un peu plus le fossé entre l’Est et l’Ouest de l’Union – tandis que Moscou, de son côté, mise sur la fatigue et la division pour rouvrir, sinon les gazoducs, du moins une brèche dans la cohésion européenne.
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