
De Los Angeles à Istanbul, le 1er Mai devient une caisse de résonance anti-guerre
Aux quatre coins du monde, les défilés du 1er Mai ont cette année largement débordé le cadre des revendications salariales pour se muer en tribunaux populaires contre la guerre au Moyen-Orient et les politiques de Donald Trump. À Los Angeles, des milliers de manifestants ont fait retentir cloches et cornes dans MacArthur Park avant de converger vers l’hôtel de ville, mêlant slogans contre les rafles migratoires, la flambée du coût de la vie et l’implication militaire américaine en Iran. Les pancartes brandies outre-Atlantique résumaient une colère protéiforme – « Les travailleurs avant les milliardaires », « Justice pour les travailleurs » – que l’on retrouvait, déclinée selon les latitudes, sur plusieurs continents.
En Asie, les premières foules du matin ont traduit une même détresse économique : la hausse des prix de l’énergie, conséquence directe du conflit iranien, érodait le pouvoir d’achat et poussait des cortèges de Manille à Séoul à mêler insultes à l’adresse du capitalisme et dénonciation des aventures guerrières. La Turquie a offert l’image la plus brutale de cette jonction entre malaise social et tensions géopolitiques. À Istanbul, la police a dispersé les manifestants à coups de gaz lacrymogène et procédé à près de 400 interpellations, illustrant combien l’espace public se referme lorsque la rue épouse des causes qui dépassent le seul fait syndical. En Europe occidentale, la mobilisation est restée plus ordonnée mais non moins politique : de Paris, où le cortège s’est élancé de la place de la République, à Madrid, les unions ont fermement condamné les frappes en cours, la Confédération européenne des syndicats martelant que « les travailleurs refusent de payer le prix » d’une guerre qui s’éternise.
Sur le continent américain, le mouvement « May Day Strong » a orchestré une journée de grève économique – ni école, ni travail, ni achats – portée par des centaines d’organisations exigeant la taxation des grandes fortunes et l’abandon des politiques migratoires répressives. Le Sunrise Movement, collectif de jeunes activistes pour le climat, a revendiqué plus de 100 000 lycéens débrayant, provoquant la fermeture d’une dizaine d’établissements. Ce front jeune introduit une note de long terme dans une journée souvent cyclique : la défense de l’environnement s’ajoute désormais aux mots d’ordre anti-guerre et anti-austérité. À La Havane, la marche massive aux abords de l’ambassade américaine a incarné une variante radicale de cette convergence, en liant ouvertement la crise humanitaire cubaine au blocus pétrolier imposé par l’administration républicaine, signe que le 1er Mai conserve une vigueur particulière dans les Suds soumis à la pression des chancelleries occidentales.
Ce vaste métissage des luttes – salariales, migratoires, climatiques et géopolitiques – pourrait recomposer durablement l’agenda des centrales syndicales. La journée a certes ravivé une solidarité planétaire, mais elle expose aussi l’instrumentalisation croissante de la date par des forces qui cherchent à en capter l’énergie. Les observateurs libéraux en Amérique du Nord et en Europe y voient une dérive « anti-américaine et anti-israélienne », quand les gauces syndicales redoutent au contraire que l’accumulation de mots d’ordre ne dilue l’efficacité revendicative. Une chose est sûre : entre la répression stambouliote, la résistance cubaine et les blocus économiques spontanés aux États-Unis, le 1er Mai 2025 aura agi comme un miroir d’un ordre mondial fracturé, où le prix d’une guerre lointaine se lit d’abord dans le ticket de caisse et la rue qui s’embrase.
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