
Eswatini, ultime allié africain de Taïwan pris dans l’étau chinois avant le sommet Xi-Trump
Le président taïwanais William Lai Ching-te a dû annuler son déplacement au royaume d’Eswatini, dernière poche de reconnaissance officielle en Afrique, initialement prévu à l’occasion du quarantième anniversaire de l’accession au trône du roi Mswati III. Trois pays africains, sous pression de Pékin, ont refusé à l’avion présidentiel les droits de survol ou d’atterrissage, bloquant ainsi une visite qui devait manifester la solidité d’un lien diplomatique vieux de plus d’un demi-siècle. Cet épisode illustre la manière dont la Chine, en instrumentalisant son poids économique et logistique, resserre méthodiquement les espaces de respiration internationale de Taïwan.
Pourtant, la semaine dernière, le ministre taïwanais des Affaires étrangères Lin Chia-lung avait été accueilli à l’aéroport de Manzini avec les honneurs quasi réservés à un chef d’État, au milieu d’une nuée de drapeaux taïwanais agités par la foule. Le Royaume d’Eswatini, dernière monarchie absolue du continent, n’a jamais dévié de sa fidélité à Taïwan depuis son indépendance en 1968. La presse espagnole y voit un pari osé du roi Mswati III, souverain à l’image d’un autre siècle qui, au milieu de ses douze épouses et d’un protocole fastueux, défie ouvertement la puissance chinoise — tout en restant très dépendant de l’aide au développement en provenance de Taipei, aide que Pékin pourrait multiplier s’il décidait d’acheter l’allégeance de Mbabane.
En Asie, la lecture de ce camouflet diplomatique se décline selon les lignes politiques. Pour l’opposition taïwanaise du Kuomintang, l’incident confirme que l’approche d’isolement et d’affrontement constant adoptée par le Parti démocrate progressiste (DPP) au pouvoir ne fait que précipiter l’asphyxie extérieure de l’île. Le KMT prône au contraire une interdépendance économique avec le continent, seule capable, selon ses analyses, de préserver des marges de négociation. Le DPP, de son côté, brandit la solidarité parlementaire et appelle l’Occident à enregistrer ce qu’il dénonce comme une coercition d’un nouveau type, plus insidieuse que le rapport de force militaire.
La réaction américaine donne un écho particulier à cette crispation. La commission des affaires étrangères du Sénat à Washington a exhorté l’administration à ne pas normaliser ce genre de pression chinoise, tandis qu’un élu réclamait que des comptes soient demandés aux trois pays africains qui ont cédé aux injonctions de Pékin. Ces déclarations interviennent alors que Taïwan redoute, selon l’aveu de son vice-ministre des Affaires étrangères Francois Wu, de se retrouver « au menu » du prochain sommet entre Xi Jinping et Donald Trump, désormais fixé à la mi-mai après un report dû à la guerre en Iran. La crainte de voir Washington monnayer des concessions sur le statut de l’île contre des bénéfices commerciaux ou stratégiques hante les chancelleries à Taipei.
Pour les diplomaties francophones, l’étau qui se resserre autour d’Eswatini fait écho à une réalité familière. En Afrique de l’Ouest et centrale, plusieurs pays autrefois fidèles à Taïwan ont basculé au fil de la dernière décennie sous l’effet des investissements massifs de l’initiative des Nouvelles Routes de la soie. La singularité d’Eswatini — monarchie anglophone mais régulièrement scrutée par les capitales de la francophonie africaine — devient ainsi un baromètre de la résistance aux méthodes pékinoises. L’Union européenne, qui cultive des liens commerciaux et techniques étroits avec Taïwan sans reconnaissance diplomatique, observe non sans malaise cette guerre d’usure périphérique, tout en restant largement absente du champ de bataille ouvert par les droits de circulation aérienne.
À terme, l’assèchement des routes d’accès à ses derniers alliés pourrait faire d’Eswatini un domino supplémentaire dans la recomposition en cours. En attendant le sommet Trump-Xi, l’attitude des grandes puissances à l’égard de cette petite monarchie africaine — et des États tiers qui ont verrouillé leur ciel — constituera un indice discret mais décisif sur la capacité de l’Occident à empêcher que l’autonomie de Taïwan ne soit traitée comme une variable d’ajustement dans le grand marchandage du siècle.
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