
Hormuz fermé : 120 milliards de m³ de gaz perdus, le marché mondial sous tension
La fermeture du détroit d’Ormuz, conséquence directe de l’escalade militaire au Proche-Orient, a provoqué une onde de choc sur le marché mondial du gaz naturel liquéfié. Selon le dernier rapport trimestriel de l’Agence internationale de l’énergie (AIE), cette crise aura entraîné d’ici 2030 une perte cumulée de 120 milliards de mètres cubes de GNL, soit environ 15 % de l’offre globale escomptée pour la période 2026-2030. Cette hémorragie, concentrée sur les deux premières années, résulte autant des interruptions directes des flux que du ralentissement des investissements dans de nouvelles capacités de liquéfaction. Le Qatar et les Émirats arabes unis, dont la production combinée a chuté dès le mois de mars, en sont les premiers victimes, mais les répercussions se propagent bien au-delà du golfe Persique.
Pour l’Europe, qui avait bâti une partie de sa stratégie de diversification énergétique après l’invasion de l’Ukraine sur les importations qataries, la nouvelle est amère. Bruxelles, Paris et Berlin voient leurs espoirs d’un marché du gaz moins volatil compromises. Les pays d’Afrique du Nord, comme l’Algérie et le Nigeria, qui espéraient profiter de la demande européenne accrue, risquent de voir leurs propres projets d’exportation différés dans un contexte de prix encore élevés. En Asie, les grands importateurs que sont le Japon, la Corée du Sud et la Chine – déjà confrontés à une concurrence féroce avec l’Europe – subissent de plein fouet la réduction des volumes disponibles, ce qui alimente des tensions inflationnistes et oblige plusieurs économies à réactiver des centrales au charbon.
L’AIE tempère toutefois le tableau en soulignant que cette perte devrait être compensée à moyen terme par la mise en service de nouvelles unités de liquéfaction, notamment aux États-Unis, au Mozambique et au Canada. Mais cet ajustement n’interviendra pas avant 2028 ou 2029, ce qui laisse une fenêtre d’extrême vulnérabilité. Les pays francophones d’Afrique, comme le Sénégal et la Mauritanie, qui misent sur leurs récentes découvertes gazières pour amorcer un décollage économique, observent avec inquiétude les reports d’investissement que pourrait entraîner l’incertitude géopolitique.
Au-delà des chiffres, c’est la fragilité structurelle du marché du GNL que révèle cette crise. La concentration de l’offre autour de quelques axes stratégiques – Ormuz en tête – rend l’ensemble du système vulnérable à des chocs extérieurs. Les analystes estiment que la diversification des routes et des sources, tant invoquée, reste lettre morte tant que les infrastructures de regazéification et les contrats de long terme ne seront pas repensés. La demande, elle, s’affaiblit déjà dans les grands bassins de consommation sous l’effet des prix élevés et du ralentissement économique, créant un paradoxe où la pénurie coexiste avec une moindre soif d’énergie. L’avenir proche dira si le marché saura inventer de nouvelles règles du jeu ou s’il restera l’otage des détroits.
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