
Biennale de Venise : la démission de la justice de l’art secoue la scène culturelle
La 61e Biennale de Venise s’ouvre sur un séisme : le 30 avril, l’intégralité du jury international a remis sa démission, à neuf jours du vernissage. Cette décision unanime, justifiée par un désaccord sur les critères d’attribution des prix, consacre l’instrumentalisation politique de la plus prestigieuse manifestation culturelle italienne. En toile de fond, la décision de son président, Pietrangelo Buttafuoco, d’autoriser le retour de la Russie et d’Israël, pourtant sous le coup de mandats d’arrêt de la Cour pénale internationale, a cristallisé les tensions.
Du côté italien, le gouvernement Meloni prône une neutralité ambiguë. Matteo Salvini salue comme « géniale » l’idée de confier la remise des Lions aux visiteurs plutôt qu’aux jurés, tandis que la présidente du Conseil se dit en désaccord avec Buttafuoco tout en défendant l’autonomie de l’institution. Cette position reflète les fractures de la coalition, où la droite radicale voit dans l’intellectuel converti à l’islam un rempart contre le « politiquement correct ». L’ex-directeur de la Repubblica, Ezio Mauro, a justifié cette posture par un refus de faire de la Biennale un exécutant des desiderata gouvernementaux.
Le bras de fer dépasse les Alpes. La Commission européenne a gelé deux millions d’euros de subventions, exigeant que Venise exclue Moscou. L’Ukraine et plusieurs capitales nordiques ont menacé de boycotter l’événement. Moscou, via les médias russes, dénonce une « discrimination politique » et rappelle que l’art ne saurait être prisonnier des conflits. L’artiste israélien Bello Simon Finaro, avec son installation « Rose du néant », mise sur l’amnésie esthétique pour conjurer la critique arabe : une eau noire tombant goutte à goutte, métaphore d’un conflit que Tel-Aviv voudrait voir s’évanouir dans le silence des salles d’exposition.
La démission du jury, composé de cinq spécialistes venues du Brésil, du Vietnam, de la Gambie, des États-Unis et d’Italie, témoigne d’une impasse. En excluant les œuvres des pays dont les dirigeants sont visés par la CPI, les jurées entendaient maintenir une cohérence éthique. Mais Buttafuoco a préféré parier sur une ouverture totale, quitte à transformer la Biennale en champ de bataille des puissances. L’avenir dira si ce pari, qui fragilise le financement européen et la crédibilité de l’institution, sera payant. En attendant, l’exposition s’ouvrira le 9 mai sous haute tension, avec un palmarès confié au public – une première qui pourrait faire jurisprudence ou précipiter le déclin d’un modèle.
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