
La trêve illusoire : quand les frappes israéliennes s’étendent et que le Liban se déchire
L’élargissement des frappes israéliennes à la vallée de la Bekaa, lundi 27 avril, a brisé l’un des derniers remparts symboliques d’un cessez-le-feu qui n’aura été, depuis sa signature sous l’égide de Washington, qu’une parenthèse de violence contenue. C’est la première fois depuis l’entrée en vigueur de cette trêve, le 16 avril, que l’aviation israélienne porte ses coups aussi profondément dans l’est libanais, au-delà de la bande méridionale où Tsahal maintient une occupation rampante. Les images de destruction dans la Békaa confirment ce que les diplomaties redoutaient : la dynamique de désescalade promise par Donald Trump s’effrite à mesure que les échanges de tirs entre l’armée israélienne et le Hezbollah reprennent leur rythme de guerre larvée.
Dans le nord d’Israël, la grogne gronde avec une intensité inédite. Le maire de Kiryat Shmona, Avichai Stern, a accusé son propre gouvernement de sacrifier la sécurité des populations frontalières sur l’autel d’un accord qualifié de « poreux » jusque dans les rangs du cabinet de sécurité. Les écoles restent fermées dans plusieurs localités et l’exaspération des édiles se nourrit du bilan humain : un soldat israélien tué par un drone du Hezbollah la veille, en territoire libanais, malgré un dispositif censé garantir l’arrêt des hostilités. Du côté israélien, le discours officiel martèle que l’action militaire demeure une nécessité face aux roquettes et aux drones du Parti de Dieu, présentés comme une menace existentielle persistante.
À Beyrouth, l’onde de choc est autant militaire que politique. Le président libanais Joseph Aoun a rompu avec la prudence habituelle du palais de Baabda en qualifiant ouvertement de « trahison » l’acte d’avoir entraîné le pays dans cette guerre — une flèche à peine voilée contre le Hezbollah, dont le chef, Naïm Qassem, venait de qualifier de « péché » les négociations directes engagées entre le Liban et Israël. Ces pourparlers, les premiers du genre depuis des décennies, se tiennent à Washington par ambassadeurs interposés et ont déjà abouti à deux prolongations précaires de la trêve. Le président Aoun, en invoquant l’esprit de l’armistice de 1949, dessine une ligne souverainiste que le Hezbollah balaie d’un revers doctrinal : pour la milice chiite, ni ces négociations ni leurs résultats n’ont la moindre légitimité, et le désarmement exigé par Israël reste une ligne rouge infranchissable.
Ce fossé entre l’État libanais et la formation pro-iranienne illustre une fracture qui dépasse les frontières du pays du Cèdre. Depuis Téhéran, la continuité de la « résistance protectrice » prônée par le Hezbollah s’inscrit dans un rapport de force régional où le Liban sert de théâtre d’affrontement par procuration. Les capitales européennes et les chancelleries francophones — de Paris à Ottawa, en passant par Bruxelles — observent avec inquiétude cette double érosion : celle du cessez-le-feu et celle, plus profonde, de l’autorité étatique libanaise, prise en étau entre une occupation israélienne qui s’enracine et une milice qui refuse de s’effacer.
L’extension des bombardements à la Bekaa ferme une fenêtre de tir diplomatique qui n’aura duré que quelques semaines. Alors que l’administration américaine tente de capitaliser sur un succès de médiation, la réalité du terrain dicte une trajectoire inverse. Si les pourparlers directs entre Israël et le Liban représentent une percée historique, leur survie dépend désormais d’un équilibre impossible : contenir les opérations israéliennes tout en convainquant un Hezbollah arc-bouté sur sa légitimité combattante de ne pas torpiller le processus. À défaut, le spectre d’une guerre ouverte plane à nouveau sur un Liban que ses propres contradictions écartèlent.
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