
« Le Diable s’habille en Prada 2 » : triomphe lucratif d’une nostalgie industrielle
Le retour de Miranda Priestly sur les écrans s’annonce comme l’un des événements cinématographiques de l’année. « Le Diable s’habille en Prada 2 » a déjà engrangé dix millions de dollars lors des avant-premières, et les projections d’ouverture oscillent entre soixante-quinze et cent millions de dollars, pulvérisant les vingt-sept millions du premier opus en 2006. Ce raz-de-marée commercial confirme une tendance lourde à Hollywood : les legacy sequels, ces suites tardives qui misent sur la nostalgie des spectateurs, sont devenues une machine à cash éprouvée, après les succès de « Top Gun : Maverick » ou de la trilogie « Star Wars ». Mais au-delà des recettes, ce film cristallise des enjeux qui dépassent le simple divertissement.
Aux États-Unis, la critique salue une performance impeccable de Meryl Streep, qui a su imposer ses conditions : l’actrice a révélé avoir doublé ses exigences salariales pour obtenir quatre millions de dollars, un pari gagnant qui en dit long sur la valorisation du talent dans une industrie où le star-system reste roi. Pourtant, plusieurs observateurs américains jugent le scénario « fade » et trop prévisible, notamment dans sa représentation d’un journalisme en crise. Une scène centrale montre Andy Sachs, devenue reporter primée, apprenant par texto la fermeture de son journal à la suite d’une dépréciation de cinq cents millions de dollars – un clin d’œil amer aux milliers de licenciements qui frappent la presse écrite outre-Atlantique. La séquence, décrite comme « glaçante de réalisme », fait écho aux difficultés structurelles des médias traditionnels, mais peine à convaincre par sa résolution trop consensuelle.
En Europe, l’accueil est plus nuancé. Du côté de la presse allemande, on souligne que le tournage a aussi été une affaire de cœur : Stanley Tucci, qui incarne Nigel, a rencontré sa femme, Felicity Blunt – sœur d’Emily Blunt – sur le plateau du premier film, une romance qui ajoute une dimension personnelle à cette suite. En France, où l’univers de la mode parisienne est central dans l’imaginaire du récit, le film ravive le souvenir de l’influence de Vogue et de sa rédactrice en chef historique, Anna Wintour, modèle de Miranda Priestly. La critique francophone, tout en reconnaissant le charme du casting, regrette un manque de mordant satirique, comme si la machine hollywoodienne s’était émoussée face à une réalité médiatique trop brutale pour être traitée par le prisme du divertissement chic.
Au-delà de l’Occident, le regard indien porté par le réalisateur Karan Johar est révélateur. Sur Instagram, il a qualifié cette suite de « film de notre époque », louant la manière dont elle mêle nostalgie et actualité. Cette réception positive dans le sous-continent, où le cinéma populaire n’hésite pas à mêler glamour et critique sociale, suggère que le film trouve un écho dans des sociétés où la presse indépendante subit également des pressions économiques et politiques. L’analyse prospective s’impose : ce succès annonce-t-il une vague de suites « vintage » qui recycleront les codes du début des années 2000 ? Ou bien « Le Diable s’habille en Prada 2 » marque-t-il un tournant vers un cinéma plus conscient des fragilités de l’information ? La réponse se jouera autant dans les salles obscures que dans les rédactions du monde entier.
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