
Le crépuscule de la presse de mode à l’ère des géants du numérique
Alors que la suite du *Diable s’habille en Prada* a pulvérisé le box-office italien dès sa sortie – 2,7 millions d’euros en une seule journée, une performance qui laisse entrevoir un succès bien supérieur à celui du premier volet –, le véritable phénomène n’est pas tant la nostalgie retrouvée que le constat clinique d’une industrie médiatique en pleine décomposition. Le film de David Frankel ne se contente pas de ressusciter Miranda Priestly et son acolyte Andy Sachs ; il les place sur la faille entre un journalisme imprimé qui s’accroche à son prestige et un écosystème numérique où l’influence se mesure en clics et en métriques. Pour le lectorat francophone, ce retour éclaire une mutation qui traverse aussi bien les rédactions parisiennes que les salles de presse de Bruxelles ou de Montréal, partout où le papier s’efface devant les écrans.
Du côté des analyses anglo-saxonnes relayées par les chroniques américaines, le film frappe par sa coïncidence avec l’actualité : le gala du Met, vitrine ultime de la mode new-yorkaise, sera cette année coprésidé par Jeff Bezos et Lauren Sánchez. Ce basculement symbolique, où les grandes fortunes de la tech détrônent peu à peu les gardiennes du temple comme Anna Wintour, nourrit la satire ambiante. La presse indienne souligne quant à elle la manière dont *Runway*, le magazine fictif, se débat pour exister face à des lecteurs qui ont déjà migré vers les plateformes numériques, reflet d’une bataille universelle entre l’aura de l’éditeur et l’algorithme. En Europe, les commentateurs italiens et espagnols y voient moins un *glow up* qu’un « enterrement du journalisme », une rapsodie en bleu céruléen qui célèbre le pouvoir perdu des prêtresses de la mode, désormais confrontées au langage managérial des « technobros » et aux licenciements de masse.
Le contexte personnel des interprètes renforce cette lecture générationnelle. Meryl Streep a révélé avoir failli refuser le rôle iconique de Miranda Priestly, convaincue dès 2006 que le film deviendrait un succès et doublant ses exigences salariales pour ne pas quitter l’écran. Vingt ans plus tard, le conseil d’Emily Blunt aux jeunes femmes qui détestent leur emploi – « démissionnez » – a suscité un débat enflammé en ligne, jugé déconnecté de la précarité ambiante. Ces anecdotes, reprises des États-Unis au monde francophone, dessinent le portrait d’une élite culturelle qui peine à mesurer la réalité des nouvelles conditions de travail dans les industries créatives.
Ce que le film esquisse, finalement, c’est la fin d’un ordre sacerdotal. Là où le premier *Diable* incarnait la toute-puissance d’un magazine capable de dicter ce qui compte, sa suite admet que ce « nous » exclusif est devenu un « eux » dispersé dans les flux. En Afrique francophone comme au Canada, où les grandes rédactions subissent de plein fouet la réduction des budgets publicitaires et la concurrence des réseaux sociaux, cette œuvre résonne comme un miroir douloureux. L’avenir n’appartient déjà plus à celles et ceux qui sélectionnent les tendances depuis un bureau new-yorkais : il se décide dans les datas centers de la Silicon Valley, là où le luxe lui-même est en train de se faire reprogrammer.
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