
Manille et Tokyo accélèrent leur alliance navale face à la Chine en mer de Chine méridionale
Le Japon promet le transfert rapide de destroyers aux Philippines, dans un contexte de défiance régionale envers Washington et d’affirmation navale chinoise.
La visite du ministre japonais de la Défense, Shinjiro Koizumi, à Manille, mardi 5 mai, a scellé une accélération spectaculaire de la coopération militaire nippo-philippine. Les deux capitales ont convenu de mettre en place un groupe de travail chargé de préparer le transfert « le plus tôt possible » de destroyers de la classe Abukuma, des navires de guerre de deuxième main mais encore capables de renforcer significativement les capacités de la marine philippine, aujourd’hui largement inférieure à celle de Pékin. Cet accord intervient alors que 1 400 militaires japonais participent pour la première fois aux manœuvres annuelles américano-philippines, signe d’un engagement nippon croissant dans la région.
Ce rapprochement s’inscrit dans un contexte plus large de recomposition stratégique en Asie-Pacifique. Du côté de Tokyo, la crainte d’une Chine de plus en plus assertive en mer de Chine méridionale et orientale justifie, aux yeux des décideurs, un réarmement accéléré et une diversification des alliances. L’archipel philippin, lui, subit depuis des années les opérations de la marine et des garde-côtes chinois, allant des tirs de canon à eau jusqu’aux éperonnages. La disparité des forces est criante : contre les 94 destroyers et frégates modernes de la marine populaire de libération, Manille ne peut aligner qu’une poignée de vieilles unités, héritées pour l’essentiel de l’ère américaine.
Mais ce qui donne une dimension géopolitique nouvelle à cette alliance, c’est le relâchement perçu de l’engagement américain. En Asie du Sud-Est, l’administration Trump 2.0 est regardée avec méfiance : ses volte-face sur la scène multilatérale et son désengagement sélectif nourrissent un doute profond quant à la fiabilité de Washington comme garant de l’ordre régional. La Chine, de son côté, exploite ce vide en approfondissant ses liens avec des pays clés comme le Vietnam, où un mécanisme inédit de consultation « 3+3 » (affaires étrangères, défense, sécurité publique) a été institué en mars dernier. Le ministre chinois des Affaires étrangères, Wang Yi, a appelé Hanoï à « planifier ensemble le développement et la sécurité », dans une formulation qui évoque un partage implicite de sphères d’influence.
Le détournement des navires Abukuma — mis en service entre 1989 et 1993, mais dotés de capacités anti-sous-marines et antinavires — permettra à Manille de mieux surveiller ses 7 600 îles et de dissuader les incursions chinoises. La modification récente des principes japonais d’exportation d’armements, autorisant désormais la cession de matériel létal, a rendu cette opération possible. Du point de vue européen, cette dynamique illustre la fragmentation croissante de l’architecture de sécurité indo-pacifique, où des acteurs comme le Japon, l’Australie ou la France (même si Paris reste discret) sont appelés à jouer un rôle plus autonome. Pour la Belgique comme pour le Canada, observateurs des tensions multilatérales, l’enjeu est de taille : la région pourrait basculer d’un équilibre dominé par Washington à une mosaïque d’alliances bilatérales, plus fluides mais aussi plus volatiles.
Reste à savoir si ce renforcement nippo-philippin suffira à endiguer la pression chinoise. Les analystes de la zone Asie-Pacifique soulignent que Pékin, forte de la plus grande marine du monde, joue sur plusieurs tableaux : à la fois la coercition directe (manœuvres, patrouilles) et la séduction économique, y compris via des exemptions tarifaires offertes à des pays africains pour contraster avec la politique américaine. Le pari de Manille et de Tokyo est que la densification des liens de défense avec le Japon et les États-Unis finira par dissuader toute escalade majeure. Mais en l’absence d’un cadre multilatéral solide et d’un engagement américain constant, cette stratégie pourrait n’être qu’un répit dans un rapport de force que la Chine semble, pour l’heure, dicter.
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