
Le Pentagone recrute Gemini : l’éthique de Google à l’épreuve des secrets militaires
Un contrat aussi discret que lourd de conséquences vient d’être noué entre Google et le ministère américain de la Défense. Selon les révélations du site The Information, reprises par la presse russe puis par les rédactions européennes, le Pentagone utilisera désormais les modèles d’intelligence artificielle de l’entreprise californienne – dont la gamme Gemini – pour des opérations classifiées. L’accord, que Google a confirmé en évoquant un soutien aux autorités « à des fins aussi bien secrètes que non secrètes », écarte toute possibilité pour le groupe d’exercer un droit de véto sur les décisions gouvernementales. Il stipule cependant, non sans ambiguïté, que l’IA « n’est pas destinée à la surveillance de masse sur le territoire américain ni à l’armement autonome sans supervision humaine adéquate ».
Cette annonce survient alors que la Silicon Valley restructure en profondeur sa relation avec le complexe militaro-industriel. Jusqu’à la fin février, l’administration fédérale s’appuyait sur la start-up Anthropic, dont le modèle Claude était le seul habilité à traiter des données classifiées. Mais la rupture brutale des contrats liant Washington à Anthropic – décision aujourd’hui contestée en justice – a déclenché une redistribution des rôles. OpenAI a immédiatement engagé des négociations pour intégrer ses propres modèles au sein des dispositifs secrets, un processus qui prendra plusieurs mois. Google, de son côté, a comblé le vide plus rapidement en autorisant le Pentagone à paramétrer ses systèmes d’IA, y compris leurs filtres de sécurité, en fonction des besoins opérationnels. Les observateurs russes y voient l’illustration d’une administration américaine qui, sans état d’âme, resserre les mailles de sa domination technologique militaire en jouant de la concurrence entre fournisseurs.
Pourtant, au sein même de Google, la fronde gronde. Plus de 560 employés ont adressé une lettre ouverte au directeur général Sundar Pichai, rapportait la presse italienne, pour exiger que l’entreprise refuse de laisser ses innovations servir des fins militaires classifiées. « L’intelligence artificielle doit bénéficier à l’humanité, non être employée de manière inhumaine ou extrêmement nuisible », martèle le texte, qui mentionne explicitement les armes létales autonomes et la surveillance de masse. Cette initiative, restée vaine, illustre la fracture entre les engagements éthiques historiquement affichés par l’entreprise et les impératifs d’un marché public richement doté, au moment où les géants de la tech redoutent de perdre leur avance dans la compétition planétaire face à la Chine.
Du point de vue des capitales francophones, l’affaire prend un relief particulier. En Europe, et tout spécialement à Paris et à Bruxelles, les négociations autour d’un traité international interdisant les systèmes d’armes létales autonomes piétinent, tandis que les connivences entre le Pentagone et les grandes plateformes californiennes sapent la crédibilité d’un encadrement éthique volontariste. Dans le monde africain francophone comme au Canada, les diplomaties s’inquiètent d’une course aux armements numériques qui marginalise un peu plus les enceintes multilatérales et réoriente les budgets de recherche vers des finalités sécuritaires, au détriment des applications civiles de l’IA dans la santé, l’éducation ou l’agriculture.
À terme, l’intégration en boulet de canon de Gemini dans les chaînes de commandement classifiées ouvre une ère de normalisation de l’IA militarisée. La restriction sur l’absence de surveillance de masse sans « contrôle humain adéquat » laisse une marge d’interprétation suffisamment large pour que les déploiements opérationnels s’affranchissent progressivement des garde-fous. Alors que le Pentagone teste déjà les grands modèles linguistiques pour le renseignement et l’aide à la décision tactique, on peut se demander si les déclarations d’intention des entreprises suffiront à contenir une dynamique où chaque nouvelle percée algorithmique se mue, quasi mécaniquement, en outil de puissance.
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