
Le ventre « comme un ballon » : l’image de Maradona mort sidère le procès
La séance de jeudi devant le tribunal de San Isidro, dans la banlieue de Buenos Aires, restera comme un moment de bascule dans le procès sur la mort de Diego Maradona. Les juges et l’assistance ont été saisis par la diffusion de clichés du corps sans vie de l’idole, puis par la description clinique livrée à la barre par Juan Carlos Pinto, l’urgentiste dépêché sur place le 25 novembre 2020. Ventre « globuleux comme un ballon de baudruche », visage boursouflé, membres gonflés d’œdèmes, poumons noyés de liquide : le praticien a esquissé le tableau d’une agonie solitaire, dans une chambre dépourvue de défibrillateur, de respirateur et même d’oxygène. L’image de ce corps obèse et ascitique, figé sur un lit de convalescence après une opération d’un hématome cérébral, a brutalement éclipsé les arguties techniques pour rappeler l’unique question au cœur des débats : la légende du football argentin a-t-elle été abandonnée par ceux qui étaient censés la protéger ?
Dans le box des accusés, le neurochirurgien Leopoldo Luque a multiplié les dénégations. Se présentant comme un spécialiste convoqué ponctuellement et non comme le médecin traitant attitré, il a produit des enregistrements destinés à déplacer la suspicion vers l’entourage familial. On y entend Verónica Ojeda, ex-compagne de Maradona, suggérer que Claudia Villafañe et leur fille Gianinna « intoxiquaient » délibérément l’ancien joueur en manipulant son humeur lors de visites dans une propriété rurale de Brandsen. Une ligne de défense qui, loin d’apaiser les tensions, a heurté de plein fouet Gianinna Maradona. Depuis les travées, celle-ci a fait savoir, par proches interposés, que l’accusé « veut cacher le soleil avec un doigt » et qu’elle traverse le procès « comme elle peut ». Luque a pour sa part déclaré « comprendre sa douleur », tout en niant une nouvelle fois toute autorité sur la santé du patient.
Pour le ministère public, cette quatrième déposition est restée « du pareil au même ». Le procureur Patricio Ferrari estime que les documents et messages versés au dossier démontrent un rôle de supervision bien plus étendu que celui que consent à reconnaître l’intéressé. Trois témoins – un expert, un policier et un médecin urgentiste – ont corroboré un état d’anasarque avancé au moment du décès, renforçant la thèse d’une dégradation physique qui n’a pas déclenché les alarmes requises. En parallèle, la défense de la psychiatre Agustina Cosachov a qualifié l’audience de « positive et concrète », signalant des lignes de fracture parmi les sept prévenus, dont aucun n’endosse la responsabilité d’un échec thérapeutique global.
Tandis que l’Argentine se déchire sur la mémoire de son icône, une autre affaire concernant une figure du ballon rond s’est éteinte dans le silence feutré d’un tribunal de Zamora, en Espagne. La justice espagnole a officiellement clos l’enquête sur l’accident de la route qui, le 3 juillet 2025, a coûté la vie à l’ancien joueur de Liverpool Diogo Jota et à son frère. La Lamborghini qu’ils occupaient a dévié de sa trajectoire sur l’autoroute A-52 avant de s’embraser ; les expertises concluent à l’éclatement d’un pneu lors d’un dépassement, sans intervention d’un tiers ni faute pénale. Ce point final, déjà posé en novembre dernier mais confirmé ces jours-ci, met un terme judiciaire à une tragédie de la route sans coupable désigné. Les médias européens y voient le symétrique discret d’un procès argentin où chaque heure d’audience ravive la démesure médiatique et sentimentale qui a toujours accompagné Maradona.
Les regards francophones ne s’y trompent pas. De Bruxelles à Casablanca en passant par Kinshasa, où le culte du « Diez » reste vivace jusque dans les églises syncrétiques, la quête de responsabilités autour de sa mort fait écho aux interrogations sur la surmédicalisation mal régulée des stars vieillissantes. En Europe, la clôture rapide du dossier Jota nourrit un débat parallèle sur la sécurité routière des sportifs de haut niveau, souvent lancés sur l’asphalte dans des véhicules puissants. L’Afrique francophone, elle, observe surtout le précédent que pourrait constituer la condamnation – ou la relaxe – d’une équipe médicale accusée d’homicide par négligence envers une icône planétaire du Sud global.
À l’horizon, le verdict argentin, attendu dans les prochaines semaines, pourrait redessiner les contours de la responsabilité des soignants à domicile, bien au-delà des frontières sud-américaines. Si les juges de San Isidro établissent une faute collective, la jurisprudence intéressera les ordres de médecins européens et les hôpitaux francophones où la télémédecine et l’hospitalisation à domicile se développent. Dans le même temps, l’épilogue espagnol rappelle que tous les destins brisés du football ne se prêtent pas à une lecture pénale. Entre l’abandon présumé à Tigre et l’éclatement d’un pneu en Castille-et-León, c’est bien la fragilité des corps vénérés qui continue d’interroger les sociétés, du Río de la Plata au Tage.
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