
Un chasseur de trophées américain broyé par des éléphants au Gabon : derrière le fait divers, le malaise d’une économie cynégétique
L’ironie est aussi brutale que la charge d’une harde. Le 17 avril, dans la forêt dense du parc national de Lopé-Okanda, au cœur du Gabon, un millionnaire californien de 75 ans, Ernie Dosio, a trouvé la mort sous les pieds de cinq éléphantes protégeant leur petit. Venu pour abattre un céphalophe à dos jaune – une antilope forestière discrète – moyennant près de 40 000 dollars, cet habitué des safaris trophées n’est pas rentré. Le guide professionnel qui l’accompagnait a survécu, projeté sur le côté par l’une des femelles, tandis que la dépouille du chasseur attend désormais à Libreville un rapatriement coordonné par l’ambassade américaine.
La nouvelle a immédiatement traversé les continents, réveillant les lignes de fracture géographiques qui traversent le monde de la chasse aux grands mammifères. Dans la presse anglo-saxonne, du Guardian britannique au réseau australien Nine News, l’accent a été mis sur le curriculum vitae cynégétique du défunt : un collectionneur notoire de trophées, membre du très select Sacramento Safari Club, dont les murs californiens portaient déjà des défenses d’éléphants et des crinières de lions. Les médias helvétiques, comme le Blick, ont chiffré le coût de l’expédition en francs suisses, rappelant au public alpin que ces loisirs d’exception restent accessibles à une élite financière mondialisée.
Du côté de l’Afrique centrale francophone, l’affaire est accueillie avec une gêne sourde. Le Gabon, qui abrite selon les estimations près de 95 000 éléphants de forêt – la plus importante population de l’espèce au monde –, a fait du tourisme de vision et de la chasse régulée deux piliers de sa stratégie de conservation. Les autorités de Libreville, tout comme les communautés riveraines du parc de Lopé, savent que les recettes des safaris contribuent au financement des aires protégées et à la lutte contre le braconnage. Pourtant, la mort d’un riche étranger dans une confrontation avec une harde souligne l’ambivalence d’un modèle où l’on tue pour protéger. Des analystes ouest-africains observent qu’un tel accident pourrait fragiliser l’image d’un pays qui peine déjà à concilier préservation de la mégafaune et développement local.
En Europe, où le débat sur l’importation des trophées de chasse divise les opinions, l’événement relance les appels à un durcissement législatif. Plusieurs organisations non gouvernementales belges et françaises, souvent en pointe sur les questions de bien-être animal, y voient la preuve tragique que la pratique des safaris de chasse expose non seulement les espèces menacées, mais aussi les hommes à des risques mortels. Une lecture que tempèrent les milieux cynégétiques d’Europe de l’Est et de Russie, où la figure du chasseur de gros gibier conserve une aura d’aventure virile : le média russe Lenta.ru, citant un ami de la victime, insiste sur la légalité des permis et la rapidité d’une mort qui, pour un chasseur, serait presque une fin « honorable ».
Au-delà du fait divers, la mort d’Ernie Dosio agit comme un révélateur des tensions qui travaillent la gouvernance de la faune africaine. Le Gabon, État pétrolier en quête de diversification, mise sur l’écotourisme pour incarner un « poumon vert » continental. Or la coexistence entre les communautés humaines, les éléphants et les chasseurs payants devient de plus en plus problématique à mesure que les habitats se fragmentent. La harde qui a chargé ce jour d’avril n’obéissait pas à une logique de vengeance, mais à un instinct de défense maternelle, rappelant aux opinions publiques du Nord que l’éléphant de forêt, bien que moins connu que son cousin de savane, est un être social et réactif. À Ottawa comme à Bruxelles, les parlementaires pourraient s’emparer de ce drame pour rouvrir le dossier des importations de trophées, tandis qu’à Libreville, les autorités seront probablement contraintes de renforcer les protocoles de sécurité des expéditions. Pour l’heure, une certitude demeure : la forêt équatoriale garde le dernier mot, et l’ivresse du trophée peut s’y payer au prix fort.
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