
Borges, quarante ans après : un héritage entre Genève, Mendoza et les planches italiennes
Quarante ans après sa mort, le souvenir de Jorge Luis Borges convoque poèmes helvétiques, hommages argentins et spectacles italiens, rappelant son appel à la raison et à la justice ordinaire.
Il y a quarante ans, un certain 14 juin 1986, la planète avait les yeux rivés sur les stades mexicains. Ce jour-là, pourtant, une autre nouvelle s’imposait à la une du quotidien El Universal : la mort de Jorge Luis Borges, saluée par une caricature d’Alán et les mots de sa veuve, María Kodama, pour qui l’écrivain demeurait moins un nom célèbre que « la personne avec laquelle j’ai découvert le monde ». Entre les célébrations sportives et les hommages funèbres, les réactions affluaient, de Buenos Aires à Mexico, déplorant une « perte mondiale » et rappelant que le grand argentin, comme l’a alors souligné Ernesto Sabato, aurait mérité le Nobel. Cet anniversaire ravive aujourd’hui une mémoire fragmentée en plusieurs continents, où chaque région recompose sa propre image de l’auteur de Ficciones.
Au cœur de cette cartographie posthume, l’Europe occupe une place singulière — celle de la Genève adolescente où Borges repose désormais. La presse argentine, citant son ultime recueil Los Conjurados, rappelle le vers inaugural : « En el centro de Europa están conspirando ». Le poème, daté du 1er août 1291, jour du pacte fédéral helvétique, célèbre des hommes aux origines, langues et croyances diverses ayant « pris l’étrange résolution d’être raisonnables ». Ce texte testamentaire, écrit depuis la cité lémanique, inscrit la Suisse au point de convergence d’une rêverie humaniste. Pour le lectorat francophone, il évoque un esprit des Lumières à la Voltaire — ce même philosophe dont Borges saluait le jardinier — et offre une clef de lecture politique à une époque où la raison des conjurés semble plus fragile que jamais.
En Amérique latine, le deuil prend un tour plus intime. La province de Mendoza revendique un lien affectif tressé dès le premier doctorat honoris causa jamais décerné à l’écrivain. Les journaux locaux exhument des bribes de tragédie autour de poèmes inédits et méditent les vers désenchantés où Borges se souvient que nous sommes « déjà l’oubli que nous serons ». Pourtant, dans le même souffle, la mémoire argentine exhume un autre poème de 1985, « Los justos » : la femme et l’homme qui lisent un tercet, le céramiste prémeditant une couleur, l’employé jouant aux échecs dans un café du Sud — ces figures anonymes qui, sans le savoir, « sont en train de sauver le monde ». C’est cette tension entre l’oubli physique et la persistance discrète du bien qui nourrit le culte latino-américain d’un Borges à la fois crépusculaire et lumineux.
L’Italie, enfin, lui restitue une voix scénique. Le metteur en scène Massimiliano Finazzer Flory a choisi l’été culturel pour faire résonner « Lo specchio di Borges », un dialogue entre récits, poèmes et musiques d’Astor Piazzolla, accompagné à l’accordéon par Sergio Scappini. Le spectacle s’adosse à l’idée que les rêves constituent un genre littéraire, le plus ancien peut-être, et que rien n’est plus vrai qu’une fiction. Cette lecture européenne souligne combien les jeux de miroirs et d’échecs borgésiens continuent d’interroger notre présent, entre labyrinthes de la mémoire et tangos de l’exil.
Quarante ans plus tard, Borges échappe à toute commémoration figée. Que l’on médite à Genève sur la conspiration des hommes raisonnables, que l’on exhume à Mendoza des poèmes enfouis ou que l’on fasse dialoguer à Milan littérature et accordéon, une même conviction affleure : le monde, pour être sauvé, doit encore croire à la puissance des fictions et à l’éthique silencieuse des justes.
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Quarante ans après sa mort, la presse latino-américaine se souvient de Borges comme d'un poète universel qui, dans son dernier livre, imaginait une conspiration de gens raisonnables à Genève, ville de son adolescence et de son repos éternel. Ses liens avec des provinces comme Mendoza et la couverture de son décès en 1986, en pleine Coupe du monde, sont revisités. Le ton est celui d'une célébration littéraire et d'une revendication de son message humaniste.
Quarante ans après sa disparition, un metteur en scène italien présente un voyage de mots et de notes inspiré par Borges, fondé sur l'idée que les rêves sont un genre littéraire. L'événement culturel estival redonne voix aux œuvres de l'écrivain argentin, interrogeant le présent à travers son miroir.
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