
Colombie à la veille des urnes : le retour du spectre terroriste sur la route panaméricaine
Un bus pulvérisé, un cratère béant sur l'asphalte et une nation entière projetée un mois avant la présidentielle dans l'angoisse d'une guerre qu'elle croyait derrière elle. L'attentat commis samedi 25 avril sur la voie panaméricaine, dans le secteur d'El Túnel, sur la commune de Cajibío, a tué au moins quatorze civils et fait près de quarante blessés, dont cinq enfants. L'explosion d'un cylindre chargé d'explosifs, précipité sur un autocar de transport public, a déchiré le quotidien du département du Cauca, ce sud-ouest colombien où la paix signée en 2016 avec les Forces armées révolutionnaires de Colombie n'a jamais vraiment pris racine. Le gouverneur Octavio Guzmán a évoqué une « tragédie qui nous déchire en tant que département », tandis que les secouristes s'activaient encore pour localiser d'éventuelles autres charges dissimulées sous la chaussée, contraignant à l'interruption totale du trafic sur cet axe qui relie le pays au reste de l'Amérique du Sud.
L'onde de choc a immédiatement dépassé les frontières andines. Depuis Mexico, la diplomatie mexicaine a exprimé sa solidarité en martelant que « la violence ne sera jamais la voie pour résoudre quelque différence que ce soit entre la population », une formule qui résonne douloureusement dans un sous-continent où la criminalité organisée et les dissidences armées brouillent sans cesse la frontière entre délinquance et contestation politique. Le Panama a pour sa part présenté ses condoléances tout en affichant sa confiance dans la capacité des autorités colombiennes à traduire les coupables en justice — une préoccupation qui n'est pas étrangère aux pays d'Amérique centrale, régulièrement traversés par les flux de cocaïne que les groupes comme la colonne « Jaime Martínez », accusée d'avoir perpétré l'attentat, contribuent à alimenter.
Les capitales européennes, longtemps impliquées dans l'accompagnement du processus de paix, observent avec une inquiétude grandissante cette escalade. Pour les opinions publiques belge et canadienne francophone, historiquement sensibilisées aux dynamiques colombiennes à travers les réseaux de solidarité internationale et les diasporas latino-américaines, la résurgence de la violence armée interroge frontalement la viabilité du modèle de justice transitionnelle patiemment construit après 2016. Les images des voitures calcinées et du radar de contrôle aérien de Santana attaqué le même jour par des hommes armés dans la localité voisine d'El Tambo rappellent que l'État colombien peine à exercer sa souveraineté sur des territoires entiers, livrés aux économies illicites de l'or et de la feuille de coca.
Sur le plan politique intérieur, l'attentat a aussitôt contaminé la campagne électorale. Le président sortant Gustavo Petro, artisan d'une « paix totale » aujourd'hui en lambeaux, a qualifié les assaillants de « terroristes, fascistes et narcotrafiquants » et exigé de l'unité de renseignement financier qu'elle traque leurs avoirs. Mais ce sont surtout ses insinuations, selon lesquelles l'attaque pourrait servir les intérêts de l'opposition, qui ont enflammé le débat. En laissant entendre que les favoris des sondages, Paloma Valencia et Abelardo de la Espriella, pourraient tirer profit d'un climat de peur, le chef de l'État a révélé une polarisation si profonde que même le sang des victimes civiles devient un argument dans la joute électorale.
La perspective d'un scrutin qui se tiendra dans ce climat d'insécurité maximale replace la question sécuritaire au cœur du projet national colombien. Les vingt-six incidents violents recensés en quarante-huit heures dans la région dessinent les contours d'une offensive coordonnée visant autant les symboles de l'État — casernes, infrastructures aéronautiques — que la population civile. Pour les analystes latino-américains, cette stratégie de la terreur, attribuée au chef dissident Iván Mordisco, ne vise pas seulement à saboter l'élection : elle cherche à démontrer aux candidats que gouverner sans négocier avec les groupes armés reste une illusion. Reste à savoir si l'émotion provoquée par le massacre de Cajibío poussera les électeurs vers les discours de main de fer ou si, au contraire, elle achèvera de discréditer une classe politique impuissante à protéger ses citoyens sur la plus emblématique des routes du continent.
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