
Gaz et géopolitique : Moscou tend une conduite, creuse un fossé
La Russie entrouvre la porte d’une possible reprise des livraisons de gaz à l’Europe, mais les conditions politiques rendent l’hypothèse quasi virtuelle. Le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, a déclaré qu’une des deux branches du gazoduc Nord Stream demeure techniquement opérationnelle. L’autre, endommagée par les explosions de septembre 2022 dans les eaux danoises et suédoises, reste hors service. Selon lui, la volonté de Moscou de renouer avec les exportations vers l’Union européenne se heurte à un interdit clair : les sanctions européennes interdisent toute importation de gaz russe par cette voie. Berlin, qui contrôle la seule branche intacte de Nord Stream 2, refuse toujours de l’autoriser. Ce constat technique, énoncé par Peskov, sert moins d’offre que de rappel : l’infrastructure existe, mais le verrou est politique.
Cette posture énergétique s’inscrit dans un climat de tension accru entre la Russie et les pays de l’OTAN. Peskov a qualifié de « russophobie » et de « militarisme effréné » les récentes déclarations du Premier ministre polonais Donald Tusk, qui, dans un entretien au Financial Times, évoquait une possible attaque russe contre un État membre de l’Alliance atlantique. Depuis Moscou, on renvoie dos à dos les avertissements de Varsovie et la montée en puissance militaire de l’Europe. La réponse est constante : le président Vladimir Putin a déjà nié toute intention belliciste envers l’OTAN, et le Kremlin récuse les scénarios catastrophistes venus de l’Est.
Au-delà des mots, Peskov a dressé un diagnostic plus large : « L’Europe est en train de redessiner une ligne de partage », a-t-il affirmé, appelant la Russie à se préparer à vivre dans cet univers de confrontation. Selon lui, la militarisation et la nucléarisation du continent – allusion aux discussions franco-polonaises sur des exercices nucléaires – sapent toute stabilité. La France, la Pologne et d’autres capitales européennes, notamment au sein du trio de Weimar, accentuent leur coordination stratégique, tandis que Berlin et Bruxelles resserrent les sanctions. Pour Moscou, cette dynamique justifie la poursuite de l’« opération spéciale » en Ukraine et la nécessité de « rester forts ».
L’avenir des relations énergétiques entre la Russie et l’Europe reste suspendu à plusieurs facteurs : la guerre en Ukraine, les sanctions, et les choix politiques des capitales occidentales. La branche intacte de Nord Stream 2, prête à fonctionner, pourrait devenir un levier de négociation ou une mémoire dormante d’une interdépendance révolue. En attendant, la Russie semble miser sur la lassitude européenne et la fragmentation des positions – notamment entre les États membres dépendants du gaz et ceux qui militent pour une rupture totale. Mais le fossé, tant politique qu’énergétique, se creuse chaque jour un peu plus.
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