
Jeunesse connectée : l’heure des comptes pour les plateformes sociales
C’est une première au Canada qui pourrait faire tache d’huile. Le premier ministre du Manitoba, Wab Kinew, a annoncé son intention d’interdire purement et simplement l’accès des jeunes aux réseaux sociaux et aux robots conversationnels dopés à l’intelligence artificielle. Lors d’un rassemblement de son parti, le Nouveau Parti démocratique, il a dénoncé ces « oligarques de la tech » dont les produits, conçus pour maximiser l’engagement, « piratent la capacité d’attention de nos enfants » et alimentent anxiété, dépression et, dans les cas les plus sombres, le passage à l’acte suicidaire. Si le gouvernement manitobain reste flou sur la tranche d’âge visée et les modalités concrètes d’application, l’initiative place la province à l’avant-garde d’un débat qui travaille l’ensemble de la fédération canadienne, Ottawa et plusieurs autres provinces envisageant des garde-fous similaires.
Cette offensive législative survient dans un climat nord-américain où la pression judiciaire s’intensifie contre les géants du numérique. Fin mars, aux États-Unis, deux jurys populaires ont infligé des amendes à Meta, maison mère d’Instagram et de Facebook, pour avoir insuffisamment protégé les adolescents. Ces verdicts, aussitôt contestés par l’entreprise, n’en constituent pas moins une brèche historique : pour la première fois, une firme de la Silicon Valley est tenue pour responsable des dommages causés à la santé mentale des mineurs. De quoi encourager les provinces canadiennes à oser des mesures radicales, dans le sillage d’une Amérique qui découvre chaque été les ravages concrets du numérique débridé.
Ce versant-là de la crise se lit dans les rues de Chicago, Detroit ou Atlanta, où le phénomène des « teen takeovers » – ces occupations éclair de l’espace public convoquées via TikTok et Snapchat – tourne régulièrement à l’affrontement, au pillage et à la dégradation massive. Les images virales masquent une réalité sociologique plus banale : l’ennui estival, l’absence de lieux de sociabilité encadrés et la course aux vues sur les plateformes forment un cocktail explosif, souvent avant que la police ne puisse réagir. Pour nombre de municipalités américaines, l’été à venir s’annonce comme un test grandeur nature entre stratégies de prévention citoyenne et tentations répressives.
Sur le Vieux Continent, le regard des commentateurs allemands et suisses souligne l’urgence de mesures contraignantes. Outre-Rhin, la Neue Zürcher Zeitung a salué les condamnations de Meta comme un « coup d’envoi historique », rappelant que les ingénieurs de l’économie de l’attention connaissent depuis des années les effets délétères de leurs algorithmes sur les jeunes cerveaux. Le quotidien helvétique formule huit exigences concrètes à l’adresse des plateformes, plaidant pour des garde-fous techniques et une responsabilisation accrue qui dépassent les frontières. L’Europe, avec son règlement sur les services numériques, dispose déjà d’un arsenal théorique ; reste à l’activer pleinement en direction des mineurs.
Reste à savoir si la prohibition manitobaine, aussi symbolique soit-elle, résoudra l’équation. Les spécialistes redoutent un effet d’aubaine pour les réseaux privés virtuels et autres contournements juvéniles, tandis que les travailleurs de jeunesse insistent sur la nécessité d’offrir des alternatives concrètes au défilement infini. L’exemple des débordements américains montre qu’interdire sans occuper le terrain associatif et sportif revient à vider la baignoire sans fermer le robinet. Partout, l’enjeu est le même : faire émerger un contrat social où la technologie ne se paie plus sur le dos des plus vulnérables. La convergence des verdicts américains, des initiatives canadiennes et de l’alarme européenne esquisse une fin de l’impunité. C’est désormais aux États – et à la société civile – de bâtir une régulation qui protège sans étouffer, sous peine de voir la prochaine génération grandir dans les marges enfiévrées d’un numérique sans foi ni loi.
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