
La chute de l’éditeur russe Eksmo : un tournant dans la censure idéologique
Le 21 avril, les services de sécurité russes ont placé en garde à vue le directeur général du plus grand éditeur du pays, Eksmo, Evgueni Kapiev, ainsi que trois autres cadres dirigeants. La mise en cause de ce pilier du marché du livre, qui contrôle près d’un quart des ventes en Russie, pour une affaire de « propagande LGBT » marque une escalade sans précédent dans la répression éditoriale. Le motif invoqué est la diffusion de deux romans pour adolescents, « L’été dans la cravate de pionnier » et « Ce que tait l’hirondelle », déjà retirés de la vente sur demande de la maison elle-même un an plus tôt. Mais l’affaire dépasse de loin la simple infraction commerciale : elle révèle une instrumentalisation politique du droit pénal au service d’une guerre culturelle totale.
Le dossier repose sur les témoignages d’anciens employés de Popcorn Books, une filiale acquise par Eksmo, dont le dirigeant a signé un accord préalable avec le parquet. En Russie, l’analyse dominante parmi les observateurs est que cette affaire ne relève pas d’un simple « partage du marché du livre », mais d’une « reconfiguration du marché de l’influence sur les esprits ». Les autorités, sommées de justifier une lutte acharnée contre un mouvement LGBT déclaré « extrémiste » en 2023, auraient besoin de dossiers spectaculaires. Pour les acteurs francophones — qu’ils soient au Canada, en Belgique ou en Afrique —, cette dérive rappelle combien la liberté d’édition reste fragile face à des régimes qui transforment la littérature en enjeu de souveraineté idéologique. Des voix s’élèvent pour dénoncer une censure qui, au-delà des frontières russes, menace l’édition indépendante partout où l’État prétend dicter ce qui peut être lu.
Cette affaire intervient alors que le livre est devenu, en Russie, un terrain de combat politique majeur. Depuis l’adoption des lois interdisant la « propagande des relations non traditionnelles », des centaines de titres ont été retirés des rayons, et plusieurs maisons d’édition ont été contraintes à l’autocensure. L’onde de choc touche désormais le secteur francophone : des éditeurs belges et canadiens, partenaires d’Eksmo, s’inquiètent de voir leurs contrats compromises et la diffusion de leurs auteurs entravée. En Afrique francophone, où la question des droits LGBTQ+ est souvent sensible, l’événement relance le débat sur l’importation de modèles répressifs. À Moscou, le silence des institutions culturelles et l’absence de solidarité entre éditeurs traduisent une peur contagieuse.
Vers quoi se dirige le marché russe de l’édition ? L’affaire Eksmo pourrait n’être qu’un prélude. Les analystes russes prévoient une concentration accrue du secteur sous contrôle étatique, avec pour conséquence un appauvrissement du paysage littéraire. À l’international, les éditeurs francophones réfléchissent à des mécanismes de soutien, mais la portée de leurs actions reste limitée face à un appareil répressif qui ne distingue plus entre le roman et le manifeste politique. Le livre, en Russie, devient une arme ; il risque de n’être bientôt plus qu’un outil de propagande.
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