
Mali : l’alliance contre-nature entre jihadistes et rebelles touaregs tue le ministre de la Défense et fragilise la junte
L’onde de choc provoquée par la mort du général Sadio Camara, ministre malien de la Défense tué samedi dans sa résidence de Kati aux portes de Bamako, signe une rupture brutale dans l’histoire sécuritaire du Sahel. L’attaque, menée au moyen d’un véhicule piégé conduit par un kamikaze, a entièrement détruit le bâtiment et coûté la vie à sa seconde épouse ainsi qu’à deux jeunes enfants, selon des proches de la famille cités par l’AFP. Cette opération, revendiquée conjointement par le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM), lié à al-Qaïda, et par le Front de libération de l’Azawad (FLA), coalition de rebelles touaregs, frappe au cœur du dispositif militaire issu des putschs de 2020 et 2021.
Loin d’être un épisode isolé, l’assassinat du pilier de la junte s’inscrit dans une séquence de frappes synchronisées d’une ampleur inédite depuis des années. Bamako, Gao, Sévaré et surtout Kidal ont été simultanément visées, forçant des hélicoptères à survoler le périmètre de l’aéroport international et provoquant des échanges de tirs nourris autour de la base militaire de Kati. La convergence tactique entre des mouvances idéologiquement antagonistes – un projet nationaliste azawadien d’un côté, un califat transnational de l’autre – reconfigure les lignes de fracture sahéliennes. Des observateurs ouest-africains y décèlent une « re-cartographie du conflit » qui, en additionnant les répertoires de violence séparatiste et jihadiste, rend caduque la rhétorique souverainiste de la junte.
Depuis Rabat, le Maroc a rapidement exprimé sa solidarité avec Bamako, condamnant des attaques qui menacent la stabilité d’un voisin sahélo-saharien avec lequel le royaume entretient une coopération sécuritaire délicate. Cette préoccupation marocaine est partagée en Europe francophone : à Paris comme à Bruxelles, où les cercles diplomatiques redoutent qu’un effondrement de l’autorité de l’État malien n’amplifie les flux d’instabilité vers le littoral ouest-africain et n’aggrave indirectement les pressions migratoires aux portes du continent.
Le vide laissé par l’opération Barkhane, dénoncé avec véhémence par les putschistes, devait être comblé par un partenariat militaro-sécuritaire assumé avec la Russie. Or, les combattants de l’Africa Corps – ex-Wagner – ont subi un revers symbolique à Kidal. Les rebelles touaregs affirment avoir conclu un accord permettant aux forces russes de se retirer sous bonne escorte de la ville, désormais « totalement » sous contrôle du FLA. Moscou, par la voix de son ministère des Affaires étrangères, a reconnu des attaques de grande envergure tout en accusant des « mercenaires ukrainiens et européens » d’y avoir pris part, pendant que des canaux Telegram proches des milieux militaires russes évoquaient la destruction d’un hélicoptère de l’Africa Corps par un missile sol-air.
Le silence prolongé du général Assimi Goïta, dont la résidence aurait elle-même été ciblée, accentue le sentiment d’une junte acculée. La promesse martelée durant quatre ans – restaurer la souveraineté par les armes – se heurte à l’évidence d’une coalition d’adversaires capable de frapper la capitale avec une précision meurtrière et d’effacer la présence étatique dans le nord. Au-delà du deuil national décrété pour deux jours, l’équation malienne devient un cas d’école de guerre hybride où l’enchevêtrement des agendas locaux, régionaux et internationaux condamne le pays à une fragmentation persistante, avec pour corollaire une menace directe sur les équilibres fragiles de l’Afrique de l’Ouest francophone.
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