
Quand l’Europe esquisse sa défense sans Washington
C’est un discret basculement que Nicosie a abrité cette semaine. Réunis en sommet, les dirigeants de l’Union européenne ont chargé la Commission de préparer un protocole opérationnel pour l’article 42.7 du traité, cette clause d’assistance mutuelle longtemps restée théorique. La décision, annoncée par le président chypriote, traduit une inquiétude devenue existentielle : l’effritement accéléré du lien transatlantique sous les coups de boutoir de Donald Trump, qui menace de suspendre la participation de l’Espagne à l’OTAN pour son refus de soutenir la guerre en Iran et n’exclut plus de se retirer d’une alliance jugée ingrate.
Le retournement est spectaculaire. Jusqu’ici, évoquer une défense européenne hors du parapluie américain relevait du tabou dans la plupart des capitales. Mais les menaces répétées de la Maison-Blanche — y compris celle, sidérante, d’annexer le Groenland, territoire danois — ont convaincu les Vingt-Sept qu’il fallait dépasser l’ambiguïté stratégique. Du côté de Bruxelles, on insiste sur la clarté de l’obligation inscrite dans les textes : « le traité est très clair sur le quoi », a rappelé Ursula von der Leyen. Les Européens auraient désormais besoin d’un « comment » formalisé par la Commission, un mode d’emploi qui devra articuler capacités nationales et chaines de commandement sans attendre un éventuel feu vert américain.
Ce chantier défensif s’accompagne d’une volonté d’autonomie diplomatique au Proche-Orient. Alors que Washington et Tel-Aviv poursuivent leur guerre contre Téhéran, les dirigeants réunis à Chypre ont réaffirmé vouloir être « une partie de la solution » sans cautionner la logique de la force brute. Le président du Conseil européen, António Costa, a exigé la réouverture du détroit d’Ormuz « sans péages et dans le respect de la liberté de navigation », tout en écartant une levée des sanctions contre l’Iran, jugée prématurée par les chancelleries européennes. Emmanuel Macron, dont la voix porte au-delà de l’Hexagone, a plaidé pour que l’Europe « fasse davantage », plaidoyer entendu dans le sud du continent où l’on redoute un embrasement qui déstabiliserait l’Afrique du Nord et le Sahel, zones d’influence historique de Paris.
La perspective espagnole illustre l’épaisseur du fossé. Madrid, en s’opposant à la campagne iranienne, se retrouve sous la menace d’une suspension de l’OTAN, sanction inédite qui révèle la crispation d’une administration américaine ne tolérant plus la moindre nuance. Pour les capitales d’Europe méridionale et, au-delà, pour les opinions publiques francophones de Belgique ou du Canada qui suivent de près le débat atlantique, cette crispation consacre la fin de l’alignement automatique.
Reste que l’Europe avance en ordre dispersé. La rencontre avec des responsables du Liban, de l’Égypte, de la Syrie, de la Jordanie et du Conseil de coopération du Golfe, organisée en marge du sommet, démontre une volonté de peser collectivement sur la désescalade. Mais la crédibilité de cette ambition dépendra de la capacité des Européens à faire coïncider leur grammaire diplomatique avec une véritable autonomie de défense. L’activation du 42.7 pourrait devenir le creuset d’une Europe puissance, à condition que les États membres acceptent d’en partager le fardeau — et le risque — sans attendre le prochain coup de semonce venu d’outre-Atlantique.
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