
Au Mexique, les coups portés aux cartels ravivent le dilemme entre efficacité et souveraineté
La capture d’Audias Flores Silva, alias « El Jardinero », chef régional du cartel Jalisco Nouvelle Génération (CJNG), le 27 avril dans l’État de Nayarit, marque un succès opérationnel majeur pour les forces mexicaines. Présenté comme le successeur probable de « El Mencho », tué en février, ce dirigeant contrôlait une noria de laboratoires clandestins de méthamphétamine, de pistes clandestines et de routes logistiques qui auraient permis d’introduire soixante-sept tonnes de drogue aux États-Unis. Sa chute, préparée pendant dix-neuf mois par un dispositif purement national, selon les autorités fédérales, a été saluée comme un coup sévère aux extorsions qui paralysaient routiers et commerçants du centre-ouest mexicain. Pourtant, cette victoire tactique s’inscrit dans un climat politique incandescent, où la question de la souveraineté, ravivée par la présence d’agents de la CIA en opération au sol, brouille la lecture des avancées sécuritaires.
Le scandale est né dans la Sierra Tarahumara, dans l’État de Chihuahua. Deux agents de l’agence américaine sont morts dans un accident alors qu’ils participaient, aux côtés des forces locales, au démantèlement d’un méga-laboratoire de drogues synthétiques. Leur présence n’avait fait l’objet d’aucune notification à la chancellerie, en violation flagrante de l’article 117 de la Constitution qui interdit aux entités fédérées de traiter avec des puissances étrangères. La gouverneure paniste Maru Campos s’est retrouvée sous le feu de la majorité présidentielle, accusée d’avoir couvert une opération portant atteinte à la sécurité nationale, tandis que le procureur de l’État, César Jáuregui, a démissionné en reconnaissant des « omissions ». Au Sénat, la droite a dénoncé un « lynchage politique » visant à affaiblir un fief de l’opposition avant les échéances de 2027, pendant que la présidente Claudia Sheinbaum s’efforçait de contenir le conflit sans braquer Washington, en rappelant que l’enquête de la FGR suivrait son cours.
Pour les chancelleries européennes, ces tensions illustrent les contradictions d’une coopération antinarcotiques où l’efficacité opérationnelle repose sur une intelligence partagée qui piétine les cadres légaux. À Bruxelles comme à Paris, le CJNG n’est pas une menace lointaine : ses filières acheminent vers les ports ouest-africains et le Sahel des cargaisons de cocaïne qui alimentent ensuite les marchés du Vieux Continent. Une déstabilisation du cartel pourrait certes perturber ces flux, mais le recours à des agents étrangers sans statut ouvre une brèche que d’autres puissances pourraient exploiter, estiment des diplomates africains francophones déjà inquiets de l’intrication entre trafiquants et groupes armés. Au Canada, où les appels à un alignement sécuritaire sur les États-Unis se heurtent à un attachement sourcilleux à l’État de droit, le cas Chihuahua est regardé comme un miroir des dilemmes à venir.
La capture du « Jardinero » et de son blanchisseur présumé, « El Güero Conta », interpelle donc au-delà du seul Mexique. Elle confirme la pertinence d’un renseignement binational qui, sans tirs ni victimes, a permis de neutraliser un maillon clef du narco-pouvoir. Mais elle révèle aussi que cette politique de sécurité, quoi qu’en dise le secrétaire Omar García Harfuch, ne pourra longtemps faire l’économie d’un débat sur ses conditions juridiques et politiques. À l’heure où Donald Trump instrumentalise la corruption mexicaine pour justifier ses pressions, Sheinbaum doit démontrer que la souveraineté ne se négocie pas en coulisses. Faute de quoi, chaque succès contre les cartels portera le germe d’une nouvelle crise de confiance entre l’État fédéral et ses périphéries, et entre le Mexique et ceux qui prétendent l’aider à combattre un fléau transnational.
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