
Le visage de Trump sur les passeports américains : une rupture institutionnelle
Le département d’État américain a dévoilé mardi une série limitée de passeports commémoratifs à l’occasion du 250e anniversaire de l’indépendance, dont la couverture intérieure arbore le portrait de Donald Trump. Ce tirage, d’environ 25 000 à 30 000 exemplaires, ne sera délivré qu’à l’agence de Washington jusqu’à épuisement des stocks. Pour la première fois dans l’histoire des États-Unis, l’effigie d’un président en exercice — et vivant — orne un document de voyage, une décision qui suscite un vif débat sur la nature de l’exécutif et le respect des normes républicaines.
Outre-Atlantique, la réaction des démocrates ne s’est pas fait attendre. Le sénateur Chris Van Hollen a dénoncé un « jour effrayant en Amérique », ironisant sur le contraste entre le roi Charles III, en visite d’État, et un président qui se comporterait avec moins de retenue monarchique. Plus largement, la controverse s’inscrit dans une série d’initiatives où Trump appose son nom et son image sur des institutions fédérales — du Kennedy Center à la monnaie —, érodant un principe tacite de sobriété républicaine. La Maison-Blanche justifie cette mesure par le caractère commémoratif du bicentenaire, mais l’opposition y voit un détournement de fonds publics et une forme de culte de la personnalité.
À l’étranger, le geste est perçu avec une inquiétude mêlée de fascination. En Europe, les éditorialistes soulignent le paradoxe d’un pays né d’une rupture avec la monarchie qui introduit désormais l’image d’un dirigeant dans un document d’identité, rapprochant ainsi les pratiques américaines de celles de régimes autoritaires. Du côté francophone, des observateurs québécois et belges relèvent que même les monarchies constitutionnelles — comme le Canada ou la Belgique — n’intègrent pas le portrait du monarque dans les passeports courants. En Afrique, quelques commentateurs notent que l’initiative pourrait renforcer le discours de ceux qui dénoncent une dérive impériale de la puissance américaine, tandis que la presse iranienne et russe y voit la confirmation d’une dérive personnaliste du pouvoir à Washington.
Au-delà de l’anecdote, ce précédent dessine une trajectoire institutionnelle inquiétante. Si la mesure reste limitée géographiquement et quantitativement, elle installe un jalon : le passeport, symbole de l’identité civique et de l’égalité des citoyens face à l’État, devient un vecteur de glorification personnelle. Les analystes s’interrogent sur la pérennité d’une telle pratique et sur la possibilité que les prochains présidents, quels que soient leur parti, puissent en faire de même. La démocratie américaine, déjà éprouvée par une polarisation extrême, franchit ici une ligne symbolique dont il sera difficile de revenir — car une fois le visage du prince imprimé dans le document de voyage, il devient malaisé d’en effacer le trait.
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