
Mexique : une loi-cadre nationale contre le féminicide, entre avancée historique et tensions persistantes
Le Mexique s'apprête à se doter d’une législation nationale unifiée contre le féminicide, un crime dont la banalisation statistique – une dizaine de femmes assassinées chaque jour – est devenue le symptôme le plus aigu d’une violence de genre omniprésente. Le Sénat a déclaré le 28 avril la constitutionnalité de la réforme de l’article 73 de la Constitution, après le vote favorable de 27 congrès d’États, franchissant ainsi la dernière étape avant la publication au Journal officiel fédéral. Ce feu vert oblige désormais le Congrès de l’Union à adopter, dans un délai de 180 jours, une loi générale qui harmonisera la définition pénale du féminicide sur tout le territoire, instaurera un type pénal unique assorti de peines minimales de quarante ans et précisera les responsabilités des autorités locales, régionales et fédérales.
Cette réforme, adoptée à l’unanimité par les députés puis par une large majorité des législatures étatiques, est le fruit d’une pression constante des mouvements féministes latino-américains, qui ont fait de la lutte contre les féminicides un étendard de la quatrième vague. Les disparités actuelles entre les codes pénaux des États, certains n’incluant même pas la notion de féminicide comme crime distinct, rendaient la coordination judiciaire illusoire. Du point de vue européen, ce mouvement mexicain s’inscrit dans un débat loin d’être clos. Si la France a introduit la notion de « féminicide » dans ses textes en 2020 sans créer d’infraction autonome, la Belgique a franchi le pas en 2023 avec une loi-cadre intégrant le féminicide comme circonstance aggravante spécifique. Au Canada, l’approche repose encore sur une incrimination indirecte via les violences conjugales ou l’homicide aggravé, ce que déplorent les associations de défense des droits des femmes, qui y voient une dilution statistique et symbolique.
Dans l’espace francophone africain, la résonance est autre. Des pays comme le Cameroun, le Sénégal ou la Côte d’Ivoire, où les féminicides restent très peu documentés et souvent noyés dans les rubriques habituelles des crimes passionnels, ne disposent d’aucun dispositif juridique comparable. La nouvelle constitutionnalisation mexicaine offre ainsi un contre-modèle pour les sociétés civiles de la région, qui tentent de convaincre leurs législateurs de reconnaître la spécificité de ces meurtres, en lien avec des rapports de domination structurels.
Ce progrès législatif mexicain intervient alors que, dans la capitale même, l’agenda féministe révèle ses contradictions persistantes. À Mexico, des organisations féministes exhortent le Congrès local à effacer définitivement l’avortement du Code pénal, dix-neuf ans après sa dépénalisation partielle jusqu’à douze semaines de gestation. Qualifiant cette survivance textuelle de « contradiction historique », elles rappellent que l’interruption volontaire de grossesse est un service de santé et non un délit, dont le maintien dans la sphère pénale perpétue stigmatisation et discriminations. Ce combat fait écho à des évolutions récentes dans plusieurs pays francophones : la France a constitutionnalisé la « liberté garantie » à l’IVG en mars 2024, la Belgique l’a retiré du Code pénal en 2018, et le Canada n’impose plus aucune restriction légale depuis la fin des années 1980. En Afrique francophone, en revanche, la tendance reste globalement restrictive, les mobilisations pour la dépénalisation se heurtant à des résistances politiques et religieuses puissantes, à l’image des débats au Bénin ou au Burkina Faso.
Le double mouvement mexicain – renforcement de la répression des féminicides et remise en cause de la pénalisation de l’avortement – illustre la complexité des stratégies féministes à l’échelle mondiale. À court terme, l’attention se portera sur la capacité du législateur fédéral à produire, dans les six mois impartis, un texte à la hauteur des attentes, doté de mécanismes de suivi et de moyens suffisants pour ne pas rester un simple effet d’annonce. De Bruxelles à Kinshasa, en passant par Ottawa et Paris, les observateurs y verront un test de la crédibilité de l’État mexicain et, au-delà, un indicateur de la solidité d’un tournant latino-américain où le droit tente de rattraper l’urgence sociale.
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